La décennie Harper

La campagne électorale sera longue et coûteuse. Trop ? Sans aucun doute, mais cela n’enlève rien à la valeur de cet exercice démocratique, qui, après presque 10 ans sous l’empire du Parti conservateur de Stephen Harper, permettra aux Canadiens d’exercer un choix. Un véritable choix, car contrairement à l’élection précédente, cette fois une solution de rechange au gouvernement sortant existe.

Il y aura 10 ans, le 23 janvier prochain, que Stephen Harper chassait le Parti libéral du pouvoir. Une victoire obtenue à l’arraché. Au préalable, il avait coalisé les forces d’opposition de droite dans un nouveau Parti conservateur dont les politiques ultraconservatrices inquiétaient. Incertains, les électeurs n’avaient pas osé lui donner la majorité qu’il recherchait. Ils exerceront la même retenue en 2008, mais en 2011, il l’obtiendra et pourra mettre en oeuvre ses grandes réformes, ce qu’il fera dès lors à la vitesse grand V.

Le premier ministre Harper n’a jamais caché son ambition de faire de son parti « un parti naturel de pouvoir » qui serait suffisamment longtemps au gouvernement, comme le Parti libéral le fut pendant des décennies, pour transformer à travers ses politiques l’esprit et les valeurs qui caractérisent le pays. Au terme d’une décennie de pouvoir conservateur, on peut affirmer qu’il a réussi. Il n’y a aucun doute, il a changé le pays.

Cela, on le constate d’abord dans la façon dont Stephen Harper exerce le pouvoir. Plus que tout autre premier ministre, il a fait du gouvernement son affaire personnelle. Il est un premier ministre impérial. Le centre de décisions est à son bureau. Les ministres exécutent et les députés suivent l’ordre de marche. Le mépris envers les institutions est patent, comme le montrent ses manipulations des lois électorales au profit du Parti conservateur.

Le temps de le dire, les grandes politiques ont changé d’orientation. On a fait du Canada un pays ouvertement et activement militariste. Les politiques fiscales et sociales, d’inspiration sociale-démocrate sous les gouvernements précédents, même sous celui du conservateur Brian Mulroney, sont devenues franchement conservatrices. Idem sur le plan économique. L’État n’intervient plus, ou le fait le moins possible. L’illustre bien la question de la lutte contre les changements climatiques. On a renié les engagements précédents du gouvernement pour favoriser l’exploitation des énergies fossiles de l’Alberta. Ce gouvernement est inspiré davantage par l’intérêt privé que par l’intérêt collectif, sauf dans le domaine de la sécurité, où la loi et l’ordre ont été érigés en un absolu qui remplit les prisons avec des peines de plus en plus sévères.

Le quatrième mandat que sollicite le premier ministre conservateur est pour poursuivre sur cette lancée. Quatre ans de plus lui permettraient de donner de la profondeur à ses politiques, de les enraciner durablement. Après 15 ans de gouvernement conservateur, un nouveau gouvernement ne pourrait faire table rase de l’esprit Harper dans lequel la nouvelle génération de Canadiens aurait grandi. En ce sens, la présente élection est l’occasion qui est donnée aux Canadiens de refuser de poursuivre l’expérience conservatrice. Et comme la campagne électorale sera deux fois plus longue que d’habitude, ils pourront même y penser à deux fois.

Ce qui distingue cette élection de la précédente est le fait que cette fois, les électeurs ont un véritable choix. Le Parti libéral a retrouvé une partie de ses forces d’antan. Le travail de reconstruction entrepris par Bob Rae après la dégelée subie en 2011 et poursuivi par Justin Trudeau en fait un prétendant crédible au pouvoir. Le NPD devenu opposition officielle a eu quatre ans pour se poser comme la véritable solution de rechange au gouvernement. Son chef, Thomas Mulcair, a de l’expérience et de la profondeur, davantage que Justin Trudeau, ce qui en fait le principal challenger du premier ministre.

Le jeu de Stephen Harper sera de mettre à nu ses adversaires pour qu’on puisse les observer. Déjà, il leur oppose son expérience. Ses attaques ad hominem à leur égard ont par le passé été pour le moins critiquables. L’objectif est de déplacer l’attention des questions de fond vers les individus, mais il reste néanmoins qu’il nous faut savoir au moment de voter qui est le plus capable de diriger le pays. En 11 semaines de campagne, les occasions de trébucher seront nombreuses. Une aussi longue campagne aura au moins l’avantage de nous permettre de voir, à la fin de la soirée, qui est le meilleur danseur.

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