Une pilule politique

Il en aura fallu du temps pour que la pilule abortive ait enfin droit de cité au Canada : plus de 20 ans de lutte. Entre-temps, elle était devenue disponible dans près de 60 pays, incluant tout l’Occident. Un retard injustifié, et un produit qu’on entoure malgré tout d’un surcroît de précautions. La moralité reste plus forte que la santé.


La pilule abortive, mieux connue sous son nom de baptême RU-486, a été créée en 1982 en France par le docteur Étienne-Émile Baulieu, qui a aussitôt compris l’impact positif énorme qu’elle aurait pour les femmes souhaitant avorter (le cas d’une femme sur trois). Plus besoin d’attendre un nombre minimal de jours de gestation, plus besoin d’intervention médicale, des effets secondaires limités, et un produit que l’on pouvait s’administrer soi-même, chez soi. C’était une avancée majeure.

Si importante en fait que l’employeur du Dr Baulieu, Roussel-Uclaf, a pris peur. Le lobby antiavortement s’est vite manifesté avec toute la subtilité qu’on lui connaît et la compagnie pharmaceutique, craignant le boycottage de l’ensemble de ses produits, n’a plus voulu manufacturer la pilule. Il a fallu que le gouvernement français en ordonne la production pour qu’enfin les Françaises y aient accès en 1988. La Chine, elle, s’était déjà lancée, sans doute en raison de ses propres objectifs de contrôle de la population.

En cette semaine où la pilule abortive est enfin autorisée au Canada, disponible en janvier 2016, ces débuts doivent être rappelés pour bien voir à quel point la politique a été indissociable de la mise à la disposition des femmes d’un produit directement lié à leur santé (elles sont des millions de par le monde à mourir chaque année d’avortements ratés ou à subir des grossesses non désirées) et dont les effets secondaires sont moins dangereux que ceux du Viagra.

Même une fois distribuée en France, où elle a rapidement servi pour plus de la moitié des avortements, à la grande satisfaction des femmes concernées, il a fallu des circonvolutions dans bien des pays pour que la pilule abortive y fasse son entrée. Aux États-Unis par exemple, la RU-486 a fait l’objet d’une promesse électorale de Bill Clinton en 1993. Une fois président, il a spécifiquement donné le mandat à sa secrétaire à la Santé de faire avancer ce dossier. Il débloquera en 2000.

Ailleurs, on va autoriser la pilule, mais avec un encadrement serré. En Italie par exemple, le OK a été donné en 2009, mais la pilule ne pouvait être administrée qu’à l’hôpital. Plusieurs pays imposent à la femme trois ou quatre visites chez le médecin. Pourtant, techniquement, une prescription n’est même pas médicalement requise pour la prendre : l’Australie, par exemple, n’en demande pas.

Mais peu importe les contraintes, au fil du temps, la pilule abortive est devenue accessible dans 57 pays.

 

Ici, les tentatives pour l’obtenir remontent à plus de 20 ans. Les élus ayant toujours refusé de s’en mêler, le dossier a stagné. Quand une nouvelle demande d’homologation a été faite en 2012, vu l’expérience internationale, on aurait pu croire que c’était dans la poche. Même pas ! De demandes de précision à annonces reportées, le dossier n’a cessé de traîner et les délais habituellement requis pour autoriser un nouveau (sic !) médicament ont été largement dépassés.

L’autorisation donnée par Santé Canada est par ailleurs entourée de précautions : prescription requise, suivi médical, maximum de 49 jours de gestation plutôt que les 9 à 10 semaines possibles. Mais enfin les Canadiennes auront accès à ce que l’Organisation mondiale de la santé qualifie de médicament essentiel !

Et il ne s’est pas trouvé un ministre fédéral pour commenter l’affaire. Un silence qui explique tout notre incroyable retard.

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