Lever l’opacité

Les Forces armées canadiennes sont encore dans l’embarras, à nouveau pour une affaire d’agression sexuelle mais aussi pour une tragédie oubliée, une explosion survenue il y a 41 ans où les victimes ont été tenues au silence. Mais cette semaine témoigne aussi d’un espoir : la fin de l’opacité.


L'inconduite sexuelle qui mine les Forces armées canadiennes n’étonne plus depuis les révélations journalistiques qui ont conduit à la publication, au printemps, d’un rapport dévastateur signé de l’ex-juge de la Cour suprême Marie Deschamps. Apprendre ces jours-ci qu’un haut gradé de l’armée, respecté, récompensé, est accusé d’agressions passées à l’endroit d’un cadet ne fait qu’ajouter un peu plus au déshonneur.

L’armée, pourtant, commence à comprendre de quelle manière il faut faire face à de telles situations. L’enquête, dans un premier temps, s’est déroulée de façon diligente. Les gestes reprochés au lieutenant-colonel Mason Stalker seraient survenus entre 1998 et 2007, mais la plainte a été déposée en avril dernier. Trois mois plus tard, jour pour jour, des accusations étaient déposées, et pas de n’importe quelle manière : au civil plutôt que par la voie de la justice militaire.

C’est là une garantie de plus grande transparence, mais c’est surtout un message à deux volets qui est transmis. D’abord, comme le résumait aux médias l’avocat et ancien militaire Michel Drapeau, l’accusé « sera traité comme n’importe quel citoyen, sans égard à son rang »,alors que la cour martiale reste marquée par l’importance de la hiérarchie dans l’armée.

L’autre volet du message, c’est que l’agression sexuelle est un problème de société qui n’a pas à être traité différemment selon le lieu ou l’organisation où l’incident survient. Le nouveau chef d’état-major de la Défense, Jonathan Vance, ne disait pas autrement quand il a été assermenté il y a deux semaines. Quelqu’un qui, au sein des Forces armées, est victime d’une agression a parfaitement le droit de composer directement le 911 pour porter plainte auprès de la police, a-t-il affirmé. De l’extérieur, on ne mesure pas à quel point cette déclaration donne de l’air à une organisation qui, dans toute son histoire, a cherché à gérer ses problèmes en interne, soucieuse de les minimiser et de ne pas les ébruiter.

Le rapport Deschamps dénonçait précisément cette mécanique de l’enfermement, fondée sur le silence, la soumission et l’obligation de faire appel aux strictes ressources militaires. C’est aussi cette culture qui est mise en cause dans le rapport de l’ombudsman de la Défense nationale, dévoilé mardi, sur l’explosion survenue il y a 41 ans ce 30 juillet lors d’un camp d’été pour cadets à Valcartier.

L’explosion accidentelle, en 1974, d’une grenade au milieu de 137 jeunes de 14-15 ans était en soi un drame terrible, qui a causé six décès et blessé physiquement des dizaines d’entre eux. Mais la rigidité soupçonneuse avec laquelle on a interrogé ces adolescents, le manque de soutien qui leur a été donné alors qu’ils s’étaient retrouvés au milieu de corps déchiquetés, et surtout le silence qui leur a été imposé — interdiction formelle de se parler entre eux du drame, encore moins à leurs parents et à leurs proches — ont ajouté une inutile touche d’inhumanité.

Et il est lourd le poids symbolique des commandements de l’armée : réalisons que le silence de ces hommes devenus adultes n’a commencé à se briser qu’il y a une dizaine d’années et que la première cérémonie commémorative de la catastrophe ne date que de 2009 ! En dénonçant sans détour les lacunes qui ont marqué la gestion de ce drame, l’ombudsman Gary Walbourne fait lui aussi circuler de l’air dans l’organisation. Ouf !

Cette ouverture durera-t-elle ? L’opacité fait si mal, et pendant si longtemps, qu’il le faudra bien.