Une gestion qui s’en va à vau-l’eau

L’humanité épuise ses ressources en eau douce à grande vitesse, constate tout un arsenal d’études. La catastrophe n’est pourtant pas inéluctable. Si la planète est en train de se vider, de la Californie à l’Asie en passant par les pays arabes, c’est surtout par négligence et mauvaise gestion. Qui écoute ?


Le monde s’expose d’ici à deux ou trois décennies à des crises de l’eau épouvantables si rien n’est fait, se tuent à répéter les scientifiques. Si rien ne change, plaidait en mars dernier un rapport de l’UNESCO, « la planète devrait faire face à un déficit global en eau de 40 % d’ici à 2030 ». Ce n’est pas que la ressource soit insuffisante, c’est qu’elle est presque partout très mal gérée pour faire face aux défis que présentent le grand dérangement climatique, la croissance démographique et le cumul des demandes agricoles et industrielles. Il y a d’autant plus tragédie appréhendée que les investissements dans le traitement des eaux usées sont remarquablement insuffisants. Nous naviguons entre gaspillage et surconsommation.

La crise est amplifiée par une tendance lourde à la surexploitation des aquifères. Ces nappes phréatiques constituent la part majeure des ressources dont dispose la planète en eau douce renouvelable (y compris au Québec), sauf que, globalement, elles se renouvellent fort lentement et qu’une fois polluées, elles risquent de l’être irrémédiablement. « En Chine, en Inde, aux États-Unis, au Moyen-Orient, on puise dans les réserves souterraines de manière non durable », soulignait le rapport onusien rendu public à Delhi.

Une autre étude datant de juin et réalisée par des chercheurs de la NASA et de l’Université de la Californie a établi que 21 des 37 plus grands aquifères du monde étaient en train de se vider — le système aquifère arabe qui approvisionne l’Arabie saoudite, la Syrie, l’Irak et le Yémen ; le bassin de Murzuk en Afrique du Nord et celui de l’Indus en Inde et au Pakistan ; et le système aquifère de la Vallée centrale en Californie, pour n’en nommer que quelques-uns. Pour plus de deux milliards de personnes, ces grandes nappes phréatiques sont l’unique source d’eau potable. Si bien que leur déperdition présente des risques humains incalculables. Un exemple : celui de la Syrie, qui a vécu la pire sécheresse de son histoire au cours des années précédant l’éclatement de la guerre civile en 2011. Les puits s’asséchant, un million de Syriens du monde rural ont migré vers les villes. Il est impossible que cette dislocation sociale massive n’ait pas contribué à aggraver le conflit.


La Californie n’est pas en guerre, mais elle s’attaque aux urgences que soulève la sécheresse dans cet État avec une inconscience non moins grande. Une sécheresse qui dure pourtant depuis quatre ans. Au printemps, les autorités californiennes ont annoncé l’application extraordinaire de restrictions de consommation pour les agriculteurs bénéficiant de droits prioritaires d’accès à l’eau en vertu d’une réglementation remontant à… 1903 et qu’il y aurait certainement lieu de dépoussiérer.

Il était temps que les agriculteurs soient mis à contribution, comme le monde agricole consomme 80 % de l’eau en Californie. L’approche des autorités est cependant fondée sur une logique bancale sur le plan environnemental, manifestement soumise à de puissants impératifs commerciaux. C’est ainsi qu’il est interdit jusqu’à nouvel ordre pour les propriétaires agricoles de puiser dans les rivières et les réservoirs. Les restrictions ne s’appliquent qu’aux eaux « de surface » ; elles ne concernent en rien les aquifères. Ce qui est absurde : les estimations scientifiques indiquent que la Californie tire déjà 60 % de son eau par pompage des nappes phréatiques. Cette part va inévitablement augmenter, sans qu’on sache très bien dans quelle proportion.

Puisque l’absurdité ne s’arrête pas là : la science hydrogéologique sait depuis longtemps ce que les autorités californiennes ne veulent pas voir, à savoir qu’aquifère et eaux de surface sont des systèmes interconnectés. En fait, la Californie n’a pas de plan de gestion de ses eaux souterraines — elle n’exigerait même pas que les quantités d’eaux provenant des aquifères soient mesurées. Ce qui est désespérant. Désespérant de voir l’un des États américains les plus allumés écologiquement réagir avec autant de mollesse au tarissement d’une ressource aussi cruciale. La Californie, comme la plus grande partie de la planète, marche à l’aveugle.

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