Stratégie piégée?

Malgré le changement de discours du gouvernement Couillard quant au projet Énergie Est ainsi que ses efforts pour verdir le projet de Stratégie canadienne de l’énergie, celle-ci demeure sans doute piégée. Comme l’est la plupart du temps l’interprovincialisme dans cette fédération.


Depuis quelques mois, Philippe Couillard a heureusement mis fin à son discours que l’on pourrait qualifier de « gratitude » à l’égard du projet d’oléoduc Énergie Est. L’interminable tuyau partirait de l’Alberta et devrait traverser près de 5000 km du Dominion pour aller porter du pétrole issu des sables bitumineux dans les raffineries de l’extrême Est. Souvenons-nous qu’en septembre, le premier ministre expliquait que le Québec, bénéficiaire de la péréquation, devait accepter de contribuer à l’économie canadienne en laissant passer le tuyau en question. Depuis, heureusement, son argumentaire a évolué. En novembre, son gouvernement posait sept conditions à TransCanada pour son projet Énergie Est, dont une évaluation environnementale sur la portion québécoise, et le fait que le projet doit « générer des retombées économiques et fiscales pour tout le Québec, notamment en matière de création d’emplois ».

Celles-ci étaient à peu près calquées sur ce que la Colombie-Britannique avait exigé d’un projet similaire. Heureusement que le gouvernement Couillard a été placé devant cet exemple. Aurait-il autrement continué dans la voie de la « gratitude » ? Les risques pour les bélugas — devenus officiellement espèce menacée — l’ont aussi aidé à se ressaisir. Cette semaine d’ailleurs, M. Couillard osait dire, aux côtés de la première ministre albertaine en visite à Québec, que « le fait d’être un lieu de transit du pipeline » n’était pas un argument économique suffisant pour que le Québec approuve le projet. L’« ingratitude » doit être saluée. Nul besoin d’être un génie de la négociation pour comprendre que lorsque quelqu’un réclame de passer sur votre terrain, vous avez un rapport de force. (Surtout lorsqu’il ne peut passer ailleurs…)

C’est avec cela en tête que Québec a préparé les pourparlers autour de la Stratégie canadienne de l’énergie. Avant d’arriver à Terre-Neuve cette semaine, le gouvernement du Québec avait, les mois précédents, renforcé sa position en resserrant ses liens avec l’Ontario (pour recréer le Canada central ; on se souviendra du discours de Philippe Couillard à Queen’s Park). Il a convaincu le gouvernement Wynne de participer à la Bourse du carbone avec la Californie. Se sont ajoutées, quelques jours avant la rencontre de Terre-Neuve, les déclarations de M. Couillard au sujet d’Énergie Est, évoquées plus haut.

La plupart du temps, l’issue de la réunion annuelle du Conseil de la fédération est à peu près décidée d’avance. Cette année, il semble y avoir une réelle négociation autour de la Stratégie canadienne de l’énergie. Et le résultat sera connu vendredi.

C’est l’ancienne première ministre albertaine Alison Redford qui avait lancé l’idée d’une telle stratégie il y a trois ans. Le mot « énergie » est devenu au Canada une sorte d’euphémisme pour parler du pétrole. Et la stratégie en question avait pour objectif premier, essentiel, d’aider l’Alberta à construire des oléoducs qui permettront d’exporter son or noir issu des sables bitumineux. L’ébauche du texte de la Stratégie, obtenu par les médias, fait comprendre que celle-ci a toujours comme principe central d’accélérer les évaluations afin de donner au plus vite un verdict aux promoteurs d’oléoducs.

Nulle surprise que les environnementalistes et certains citoyens québécois reprochent à Philippe Couillard de tenir un double langage. À Toronto, il s’engage à réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre du Québec de 80 à 95 % (par rapport à celles de 1990) d’ici 2050. Quelques jours plus tard, il négocie une stratégie qui a pour objectif d’aider une industrie qui empêchera le Canada d’atteindre ce type de cibles. On a beau rétorquer avec le cliché selon lequel on peut « mâcher de la gomme et marcher en même temps », parfois, dans la vie, il y a des actions incompatibles, contradictoires, antinomiques.

Québec rétorque qu’il se donne précisément pour objectif de verdir la Stratégie et que celle-ci pourrait faciliter l’exportation d’électricité. Mais avons-nous vraiment besoin d’une stratégie pancanadienne pour y arriver ? Au reste, est-il possible — voire utile ou même nécessaire — de tenter de concilier des intérêts provinciaux aussi divergents ? L’interprovincialisme a assez rarement servi les intérêts du Québec et a souvent conduit à son isolement : pensons à 1981 et à la Constitution à la base de cette fédération ; ou à l’union sociale en 1999. Prudence.

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