Le risque nécessaire du dialogue

L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien n’efface pas 35 ans d’inimitié entre Washington et de Téhéran ni ne signe leur réconciliation. « Il n’est pas construit sur la confiance, a déclaré le président Barack Obama, il est construit sur la vérification. » Au-delà, il sort l’Iran de la prison de l’endiguement, ce qui est primordial. Dans l’horizon violent et bouché du Moyen-Orient, il s’agit d’un pari risqué, certes, mais nécessaire et refondateur.
 

Vérification, maître mot de cet accord que ses détracteurs — le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, l’Arabie saoudite, la majorité républicaine au Congrès, le Canada de Stephen Harper… — vont attaquer de tous bords en prenant tous les raccourcis possibles, sans par ailleurs présenter, au final, d’autres arguments que celui de la diabolisation. Ce qui reviendra à se comporter exactement comme se comporte l’aile dure du régime iranien quand il s’agit d’exciter l’opinion iranienne contre l’Occident.

Si l’Iran est une demi-démocratie fermement tenue en laisse par les mollahs, il n’est pas pour autant l’abominable dictature qui a refermé la Corée du Nord sur elle-même. Si ensuite Washington a joué dans les négociations un rôle de leadership par la voix du secrétaire d’État, John Kerry, l’entente est l’oeuvre, faut-il le rappeler, d’un front commun de six puissances (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) dont les intérêts sont loin d’être toujours convergents. Ce qui a le mérite d’être constructif, c’est aussi que l’accord annoncé mardi vient sceller, en la renforçant, une entente intérimaire conclue en novembre 2013 et à laquelle l’Iran, sauf magistrale manipulation dont personne ne s’est rendu compte, s’est conformé à la lettre.

En vertu de l’accord de Vienne, l’Iran accepte donc de se soumettre à un système renforcé d’inspection de son industrie nucléaire. L’entente n’élimine évidemment pas le risque qu’il puisse éventuellement se doter de l’arme atomique, mais il en limite significativement la capacité pour les 10 à 15 prochaines années. Contre levée progressive des sanctions financières et de l’embargo sur l’exportation de son pétrole, l’Iran se plie à une liste exhaustive de conditions. Il accepte de réduire des deux tiers le nombre de ses centrifugeuses et de limiter strictement ses stocks d’uranium enrichi.

Les mesures liées à la lutte contre la non-prolifération, adoptées par le Conseil de sécurité en 2006, resteront en vigueur pendant 10 ans ou jusqu’à ce que l’Agence internationale de l’énergie atomique ait confirmé le caractère exclusivement pacifique du programme nucléaire iranien. Dans le contexte délétère du Moyen-Orient, l’embargo sur les missiles balistiques ainsi que sur la vente et sur l’achat de certaines armes lourdes sera maintenu pour des périodes de cinq à huit ans.

Rien de tout cela, pourtant, ne calmera les hurlements de la meute des détracteurs.

 

Aussi fondamental est le fait qu’au-delà de toutes ces considérations technico-diplomatiques, du reste fort importantes, l’accord constitue une avancée historique dans la réinsertion de l’Iran dans l’ordre international. Va se calmer le foyer du vieux conflit irano-américain — sans que disparaissent, évidemment, les visées expansionnistes de l’Iran dans la région, d’autant plus qu’il est devenu un allié objectif des États-Unis dans la guerre contre le groupe État islamique en Irak et en Syrie.

Certains veulent croire que le président Obama fait ici avec l’Iran un acte de foi semblable à celui qu’a fait Richard Nixon il y a plus de 40 ans face à la Chine. Peut-être.

Il est quand même permis de penser qu’en acceptant d’avaliser avec l’Occident un accord qui touche à la sécurité même de l’Iran, les ultraconservateurs qui tiennent les leviers du pouvoir à Téhéran engagent le pays dans un virage stratégique inédit depuis la révolution islamique de 1979. Et qu’ils prennent acte, sur le plan social, du désir pressant des Iraniens, dont presque la moitié a moins de 25 ans, de rétablir les ponts avec le monde extérieur.

Étouffant sous les sanctions, la société iranienne n’a jamais cessé, depuis la première élection du modéré Mohammad Khatami en 1997, de manifester son impatience face au régime et de réclamer sa modernisation. La répression a souvent été violente. Aussi, cet accord représente incontestablement une victoire pour le camp réformiste du président Hassan Rohani, élu en 2013. De quoi sera-t-elle porteuse ? L’avancée est fragile, sujette à caution ; elle n’en reste pas moins constructive.

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