Un courageux pied de nez

Formidable pied de nez des Grecs à l’ultimatum des créanciers, mais pied de nez qui ne résout rien, tant s’en faut. Les prochains jours vont être cruciaux. « Le mandat que vous m’avez confié n’est pas celui d’une rupture avec l’Europe », a bien dit le premier ministre Alexis Tsipras à l’issue du référendum de dimanche. Sauf que Berlin reste absurdement sur ses positions.

Place Syntagma, dimanche soir à Athènes, foule galvanisée par le « non » que les Grecs viennent de servir (dans une proportion sans équivoque de 61,3 %, beaucoup moins serrée que prévu) à l’injuste « plan d’aide » que le FMI et les créanciers européens tentent de leur faire avaler. Mais maintenant, quoi ? Les coffres des banques grecques, qui resteront fermées jusqu’à mercredi, ne contiendraient guère plus de 500 millions d’euros — 45 euros par personne dans ce pays de 11 millions d’habitants. Il pressait que, dans l’immédiat, la Banque centrale européenne (BCE) aide la Grèce en faillite à surnager en reprenant son financement d’urgence — à hauteur de 89 milliards d’euros. Ce qu’elle a fait lundi, en durcissant les conditions de prêt.

Le fait est que les mauvais sentiments entre Athènes et la troïka (FMI, BCE et Commission européenne) ont fini par faire complètement déraper toute logique de compromis. M. Tsipras participe mardi à Bruxelles au sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement européens pour présenter ses « propositions » dans la foulée du référendum. Mais la chancelière allemande Angela Merkel a déjà fait savoir qu’il était absolument exclu pour Berlin d’ouvrir un débat sur la question fondamentale pour la Grèce de la restructuration de son énorme dette publique de 322 milliards d’euros.

Il faudrait pourtant l’ouvrir, ce débat. Pour beaucoup, la troïka a commis une erreur en refusant d’envisager une renégociation de la dette, devant l’évidence que la responsabilité de cette dette était partagée et dans un contexte où il devenait de plus en plus clair que les exigences de remboursement écrasaient l’économie nationale. Une dette qui résulte autant de l’imprudence de l’État grec que de celle des banquiers, français et allemands notamment, qui ont noyé le pays dans une mer de milliards et qui l’ont regardée s’assécher. Fin 2014, alors que l’économie recommençait après six ans de dépression à donner des signes de sortie de crise, la BCE et le FMI ont fermé les vannes au gouvernement conservateur d’Antonis Samaras en décidant qu’il n’en faisait pas assez pour se plier aux exigences du programme d’ajustement structurel. Ce fut une bévue, écrivait lundi dans le New York Times l’ancien ministre grec des Finances Gikas Hardouvelis, dont on peut difficilement dire qu’il est à gauche. Une bévue qui allait favoriser l’élection en janvier 2015 du gouvernement de coalition Syriza.

L’approche technocratique des élites européennes n’a pas changé d’un iota depuis. Les ténors de Syriza, de leur côté, n’ont manifestement pas été des plus habiles dans les négociations. En définitive, les créanciers européens ne peuvent pas vraiment s’étonner que, six mois plus tard, les Grecs leur aient à nouveau, par voie référendaire, fermé la porte.

Et l’Europe et la Grèce ont intérêt, dans l’état actuel des choses, à trouver un terrain d’entente pour éviter une sortie de l’euro. Possible, comme certains le pensent, que les parties soient inéluctablement engagées dans un mouvement de rupture. Mais pour toute l’inimitié que les Grecs éprouvent à l’égard de Bruxelles, ils semblent quand même vouloir apprendre à vivre avec l’euro. Un « Grexit » leur serait en effet une opération déchirante et complexe. Et si la Grèce constitue un poids plume dans l’économie européenne, il n’en reste pas moins que, pour les architectes de l’Europe actuelle, un « Grexit » constituerait un recul notable, non sans soulever son lot d’aléas géopolitiques — et non sans encourager l’idée d’autres défections.

Espérons avant tout que de cette crise puisse sortir une Europe plus juste, moins comptable et moins néolibérale. « Ce “non” est un grand “oui” à l’Europe démocratique », a résumé le ministre de l’Économie Yanis Varoufakis, que M. Tsipras a lâché lundi matin, apparemment soucieux d’apaiser ses relations avec les créanciers. C’est dans cet esprit qu’Angela Merkel aurait intérêt à assouplir sa position, si elle ne veut pas qu’on retienne d’elle que son intransigeance a défait l’Europe.

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