Il faut l’interdire

Le gouvernement canadien met souvent, trop souvent, beaucoup de temps à réagir à des situations où la santé et la sécurité des citoyens sont en cause. C’est le cas avec l’amiante, qui ces 20 dernières années a été la cause de la mort de près de 5000 Canadiens. Il serait temps d’en interdire l’usage.


Le Canada a été un grand producteur d’amiante. Cet « or blanc » a fait vivre des générations de travailleurs de la région dite de l’Amiante au Québec. Les a aussi fait mourir, car, pendant des décennies, il leur a fallu oeuvrer dans des conditions déplorables, sans aucune protection à la poussière de ce minerai. De longues et dures grèves des travailleurs, dont celle d’Asbestos en 1949, ont fait prendre conscience de ses dangers.

 

L’exposition prolongée à l’amiante peut causer le cancer des poumons, du larynx et des ovaires, l’amiantose et le mésothéliome. Ces maladies peuvent prendre de 20 à 50 ans avant de se déclarer. Ce minerai miracle, résistant à la chaleur, a été utilisé sous toutes sortes de formes et dans toutes sortes de matériaux, notamment pour l’isolation des édifices. La prise de conscience des dangers pour la santé publique a peu à peu amené plusieurs pays occidentaux à en bannir l’importation et l’usage, provoquant ainsi un rapide déclin de l’industrie de l’amiante au Québec. L'une des dernières mines québécoises à fermer fut la mine Jeffrey, à Asbestos, à la suite du refus du gouvernement Marois, en 2012, de lui consentir le prêt de 58 millions qui était nécessaire à sa relance.

Par cette décision — courageuse, il faut le dire —, le Québec a clos un débat opposant les intervenants en santé publique à un lobby de l’amiante, composé à la fois d’entrepreneurs et de syndicats, qui avait convaincu les gouvernements de poursuivre l’exploitation du chrysotile. Cette variété d’amiante est moins dangereuse que les autres formes si utilisée dans des conditions sécuritaires. Tant le gouvernement québécois que le gouvernement canadien soutenaient les efforts d’exportation des producteurs vers les pays en voie de développement, grands utilisateurs d’amiante. Étaient en jeu ici des emplois et des votes. On a vu le premier ministre Harper aller à Thetford Mines, lors de l’élection de 2011, promettre de défendre l’accès des compagnies canadiennes productrices d’amiante au marché international.

Jusqu’en 2012, le Canada s’est ainsi toujours opposé activement, avec d’autres pays producteurs, dont la Russie, à l’inscription de l’amiante chrysotile sur la liste des produits dangereux de la convention de Rotterdam. La fin de l’exploitation de l’amiante au Canada l’a amené à désormais se faire discret, se réfugiant dans une neutralité apparente. Dans les faits, cela ne changeait rien à rien, puisque la Russie et quelques autres pays continuent de mener bataille contre la déclaration de l’amiante comme produit dangereux. La vérité est que le Canada ne veut pas d’une telle reconnaissance, qui l’obligerait à bannir son importation et son usage. Ici, l’amiante se retrouve dans toutes sortes de produits. Dans les sabots de frein, dans les tuyaux de fibrociment, voire dans des jouets pour enfants. Entre 2004 et 2014, le Canada a importé pour 250 millions $ d’amiante et de produits qui en contiennent.

Santé Canada a modifié ce printemps sa position quant aux dangers associés à l’amiante. Après avoir ignoré pendant des années les avis de la communauté scientifique, ce ministère a corrigé son avis sur l’amiante, duquel il a biffé la distinction faite jusque-là sur le chrysotile, dont on affirmait qu’elle était moins dommageable. On a retiré l’avis indiquant que l’amiante doit être « inhalé en grandes quantités » pour entraîner le cancer des poumons et l’amiantose. Cela dénote un changement d’attitude qui n’aura aucun effet réel s’il ne s’accompagne pas d’une interdiction.

De l’avis de l’Organisation mondiale de la Santé, la seule façon efficace d’éliminer les maladies liées à l’amiante est de cesser de l’utiliser. Et la seule façon de le faire est d’en bannir l’usage. S’il y a un pays qui par son histoire devrait être sensible aux dangers de l’amiante, c’est bien le Canada. Le danger est toujours là. Ses effets sont moindres que par les décennies passées, mais le bilan mortel est tout de même considérable, avec quelque 5000 morts en 20 ans. La connaissance intime qu’il a de ces dangers devrait le convaincre aussi d’agir sur le plan international en militant en faveur de l’inscription de l’amiante sur la liste des produits dangereux. Car les dangers de l’amiante sont les mêmes pour les Canadiens que partout ailleurs au monde.

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