L’autoroute fluviale

Le premier ministre Philippe Couillard a dévoilé lundi la Stratégie maritime de son gouvernement. Sur papier, tout est beau, voire intéressant. Reste maintenant à passer de la théorie à la pratique. C’est là que surgiront les obstacles et les problèmes.


Cette Stratégie maritime, Philippe Couillard en avait fait un enjeu électoral pour l’opposer au projet Saint-Laurent défendu alors par le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault. Celui-ci proposait d’aménager le long du Saint-Laurent, dans des friches industrielles, des parcs de haute technologie. Le projet du gouvernement libéral est d’une tout autre nature. Il s’agit de favoriser le transit de marchandises et de personnes sur cette autoroute fluviale qu’est le Saint-Laurent pour qu’il redevienne la porte d’entrée principale de la partie nord-est du continent.

Cette stratégie a été accueillie favorablement par tous les milieux économiques. La perspective d’investissements de 9 milliards sur un espace de 15 ans, avec la création à la clé de 30 000 emplois, suscite des espoirs en ces temps où le discours gouvernemental met l’accent bien davantage sur l’austérité budgétaire que sur la création de la richesse qui vient de nouveaux emplois. La disproportion des efforts mis à redresser les finances publiques et ceux destinés au développement économique est évidente. Si venant après la version 2 du Plan Nord, l’adoption de la Stratégie maritime marque un recentrage des priorités gouvernementales, on doit de fait se réjouir.

Au coeur de cette stratégie se trouve la modernisation des infrastructures de transport et d’expédition des marchandises pour les intégrer à la chaîne logistique qui dessert le marché du nord-est américain. Cela va au-delà des installations portuaires. On veut notamment soutenir le développement d’infrastructures intermodales, avec des pôles logistiques à Contrecoeur et Vaudreuil-Soulanges, qui permettront une fluidité du transport des marchandises entre les modes maritime et terrestre.

Tout cela est bien, sauf qu’il manque à la réalisation de ces projets un partenaire essentiel. Le gouvernement fédéral, qui a un rôle majeur à jouer, n’y est pas associé. Les ports du Saint-Laurent sont placés sous son autorité. Tous, sauf deux, lui appartiennent. C’est lui qui réglemente par ailleurs la navigation sur le fleuve. C’est lui qui accorde les budgets de réfection des installations portuaires.

La question n’est pas de savoir si Ottawa est d’accord ou pas avec les objectifs du gouvernement du Québec. La question est plutôt de savoir si les mesures proposées correspondent aux priorités du gouvernement fédéral. Comme dans tous les projets d’infrastructures que finance Ottawa avec les provinces, ce sera l’objet de débats longs et souvent stériles. Il n’y a qu’à voir la réponse qui se fait attendre quant à la participation fédérale à l’aménagement d’une nouvelle gare maritime dans le Vieux-Port, à Montréal. Ce n’est pas demain que les choses changeront à cet égard. Prévoyons déjà des retards dans la mise en oeuvre du plan québécois.

La participation du gouvernement fédéral sera encore plus vitale pour le volet environnemental de la stratégie québécoise, qui met l’accent sur la mise en valeur responsable du Saint-Laurent. L’augmentation du transit de marchandises par le fleuve entraînera un accroissement des risques d’accidents, d’autant qu’existe une volonté affirmée des pétrolières et du gouvernement Harper d’acheminer une partie du pétrole de l’Ouest par le Saint-Laurent. Le projet de construction d’un port pétrolier à Cacouna envisagé par TransCanada dans le cadre du projet ÉnergieEst est abandonné, mais d’autres projets sont à l’étude, dont le transbordement de pétrole depuis le port de la ville de Québec. Là-dessus, le Québec n’a aucun pouvoir de réglementation, pas plus qu’il n’en a sur le transport de pétrole par convoi ferroviaire à travers son territoire.

Le Saint-Laurent est un écosystème économique. Il peut être une source de développement économique. Il le sera pour peu qu’on ne le considère pas comme une simple voie de transit vers ailleurs. Cela, le gouvernement Couillard semble l’avoir bien compris. Le Saint-Laurent est aussi un écosystème biologique fragile. Le souci de le protéger qu’on trouve dans cette Stratégie maritime, s’il est sincère, exigera vigilance et fermeté de la part de Québec face aux projets des transporteurs. Cela n’aura toutefois de réels effets que s’il convainc Ottawa de partager sa vision et de s’associer à la mise en oeuvre de ses projets.

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