Des politiques indéfendables

Devant la dérive manifestement raciste du gouvernement dominicain, quelque 18 000 personnes d’origine haïtienne ont pris leurs jambes à leur cou et quitté la République dominicaine depuis deux semaines. Des dizaines de milliers d’autres sont menacées d’expulsion. Une situation aberrante contre laquelle la communauté internationale ne se mobilise guère, incroyablement.
 

Faut-il rappeler que le tremblement de terre qui a frappé Haïti il y a cinq ans et demi a fait plus de 230 000 morts et 1,5 million de sans-abri, que Port-au-Prince a été dévasté, que les défis de la reconstruction demeurent à peu près entiers et que, quatre ans après l’élection du président Michel Martelly, le pays se délite encore et toujours dans l’instabilité politique ? Voilà pourquoi, entre autres raisons, les récentes décisions prises par Saint-Domingue et par ses tribunaux à l’égard de la communauté d’origine haïtienne sont absolument indéfendables.

Les relations entre les deux pays qui se partagent l’île d’Hispaniola ont été historiquement tendues. Les migrants haïtiens qui viennent en République dominicaine travailler dans les champs de cannes à sucre depuis le début du XXe siècle ont toujours été d’utiles boucs émissaires pour les autorités politiques incompétentes et corrompues qui ont tenu le pouvoir à Saint-Domingue. L’histoire des Haïtiens en Républicaine dominicaine a plusieurs fois été marquée par des réactions racistes. La plus terrible se produisit à la fin des années 1930 avec le massacre, commandé par le dictateur Rafaël Trujillo, de quelque 20 000 Haïtiens. Les décisions prises sous le président actuel, Danilo Medina, n’atteignent peut-être pas en horreur cette abomination, mais il reste qu’elles ont des accents de nettoyage ethnique.

Les Nations unies ont exprimé leur « extrême préoccupation » lorsque, en septembre 2013, le Tribunal constitutionnel dominicain a décidé que les enfants nés — depuis 1929 ! — de travailleurs migrants ne pouvaient plus prétendre à la citoyenneté dominicaine. Une décision aberrante, susceptible d’affecter la moitié des 450 000 migrants haïtiens qui se trouvent dans le pays, pour la plupart en situation irrégulière. Après quoi, le gouvernement, sous les pressions internationales mais sans grande conviction, a mis sur pied un prétendu programme de régularisation du statut de résidence qui a expiré le 17 juin dernier dans la pagaille bureaucratique la plus complète. Seule une minorité — de quelques centaines à quelques milliers, selon les sources — ont réussi à faire normaliser leur statut. D’où le risque pour un grand nombre de Dominicains d’origine haïtienne d’être expulsés vers un pays où ils n’ont en fait jamais vécu.

La nouvelle politique dominicaine, aberrante aussi sur le plan légal en ce qu’elle supprime rétroactivement le droit du sol qui existait jusqu’en 2010, vient approfondir la crise humanitaire que vit Haïti. Un gouvernement le moindrement sensé appliquerait une forme d’amnistie pour ces centaines de milliers de « migrants » qui ont pris racine en République dominicaine depuis des générations. En lieu et place, il cède à ses mauvais penchants, avec la complicité d’un influent petit parti de droite, Force nationale progressiste, qui a fait de la lutte contre « l’haïtianisation » du pays son pain et son beurre. Dans un contexte où Haïti s’enfonce pendant que la République dominicaine décolle économiquement, grâce notamment au tourisme, le nombre d’Haïtiens qui traversent la frontière à la recherche de travail a augmenté, en particulier depuis le séisme de 2010. La « communauté internationale » aurait de toute évidence un rôle de médiation à jouer afin d’éviter que les tensions ne s’aiguisent. Où se cachent-ils donc, les pays amis capables d’encourager le dialogue entre Saint-Domingue et Port-au-Prince ?

Apparemment pas du côté du Canada, puisque, en l’occurrence, le gouvernement de Stephen Harper obéit à une semblable logique de droite. Début juin, Ottawa a levé le moratoire qu’il observait sur l’expulsion de 3200 Haïtiens et de 300 Zimbabwéens depuis le début des années 2000, au prétexte — vraiment discutable — que la situation s’est stabilisée dans leur pays respectif. Une certaine proportion d’entre eux attendent le résultat de leur démarche d’obtention du statut de résident permanent pour raisons humanitaires…

Un gouvernement canadien plus sensé n’aurait pas levé ce moratoire. Flattant les sentiments de son électorat conservateur à quelques petits mois des élections générales, il raisonne comme Saint-Domingue en appliquant une politique étroite d’esprit.

4 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 30 juin 2015 04 h 03

    Étroite d'esprit?

    Je ne crois pas non! Chaque État National, et chaque gouvernement doit faire ce qu'il juge bon de faire afin de satisfaire les besoins de son peuple. Si les gens de la république dominicaine trouvent légitiment d'avoir des débats sur les politiques d'immigrations, d'identité, et de démocratie, alors qui sommes nous pour les empêcher d'en faire autant?

    De plus, chaque peuple se définie comme il l'entends. Vous êtes vite sur les accussations d'incompétences, et de corruption M.Taillefer! Pourquoi avez vous vraiment sondez les deux cotés de la médaille, avant d'affirmer de telles choses? Vous êtes vous penché sur ce que les gens de la république dominicaine pensaient de leur gouvernement? Avez-vous bien interroger les deux partis? Étroit d'esprit dîtes-vous? C'est vous que je trouve étroit d'esprit.

    Ah oui et en passant les haitiens sont accueillis favorablement (pas tous, mais un certain nombre quand même) le retour de leur ancien dictateur Duvallier, il n'y à pourtant pas si longtemps! ça vous ne le mentionnez pas par contre! Ah les bobo, qui voient le monde à travers les lunettes roséifiés de la gogauche, ils ne cesseront jamais de me surprendre!

    • Jean-François Trottier - Abonné 1 juillet 2015 08 h 21

      Monsieur, je crois que vous ignorez la situation en République Dominicaine. Ces mesures touchent des gens qui y restent depuis plus d'une génération et qui y sont arrivés pour travailler dans les champs de canne à sucre, presque traités comme des esclaves. Ue grande partie de l'économie de la République leur est redevable. Pour beaucoup, ils n'ont même pas de passeport Haîtien tellement ils sont partis depuis longtemps, et surtout acceptés officieusement par la République comme du cheap labor.

      Vous mêlez tout. Ce n'est pas parce qu'une partie d'une population accueille un ancien dictateur (principalement pour lui faire procès d'ailleurs) que tous les gens doivent être traités come du bétail, que je sache.

      Vous re-mêlez tout. En quoi un article sur la situation intenable des Haïtiens en République est-elle une garantie que M. Tallefer fait partie d'une gogauche dont même l'existence reste à prouver ?

      Qu'est-ce que les couleurs font ici ? Depuis quand des lunettes "roséifiées", au féminin je vous prie, décrivent une situation plutôt noire, celle de gens rendus apatrides par l'égoïsme de ceux qui les ont utilisés ?

      Mais en vous relisant, je crois constater que non seulement vous ignorez la situation, mais vous souhaitez de toutes vos fibres l'ignorer. Si vous avez si peur de l'information sensible où il n'y a pas de score, pourquoi écrivez-vous ????

  • Nadia Alexan - Abonnée 30 juin 2015 13 h 51

    La mesquinerie de la droite est honteuse

    La droite a l'habitude d'utiliser les immigrants comme bouc émissaire en les expulsant afin d'atténuer quelques sentiments nationalistes. C'est honteux de traiter les plus pauvres et les plus vulnérables avec une telle méchanceté.

  • François Masseau - Abonné 1 juillet 2015 16 h 47

    Répugnant

    Faut avoir vu le documentaire "Sucre noir" pour comprendre la situation des Haïtiens en République Dominicaine. On les accueillaient les bras ouverts pour travailler dans les champs de canne à sucre. Ces pauvres gens étaient carrément exploités dans des conditions d'esclavage. Maltraités, mal nourris. On détruisaient leurs potagers pour qu'ils achètent leurs denrées de ces mêmes exploiteurs. Les enfants avaient tellement faim qu'ils tétaient des bouts de canne à sucre pour tromper leur faim. Maintenant qu'on a mécanisé les récoltes, on veut s'en débarrasser. Ces gens ne parlent même pas créole, bien souvent. Je ne vois pas comment une seule personne pourrait défendre ces révoltantes expulsions. De toute façon, ils ont toujours subi le racisme et le mépris de la population Dominicaine. Que c'est édifiant la nature humaine...Honte à ce pays