Non mon général!

Le chef d’état-major Tom Lawson a fait l’unanimité contre lui avec ses propos sur la nature, à ses yeux par essence brutale, des rapports des hommes envers les femmes. Au-delà de la bévue s’y reflète parfaitement la manière dont l’armée souffle le chaud et le froid en matière d’inconduites sexuelles.


Il s’en dit des niaiseries sur les rapports hommes-femmes en milieu de travail, des énormités que l’on croyait reléguées au passé mais qui de temps en temps ressortent par la bouche de personnages éminents. Le général Tom Lawson, grand patron de l’armée qui s’est exprimé sur le sujet mardi, n’est pas le seul de son camp. Pas plus tard que la semaine dernière, c’est en sciences qu’on a eu droit à une de ces perles.

Le biochimiste Tim Hunt, Prix Nobel 2001, a contesté en trois points la présence de femmes dans un laboratoire : « Vous tombez amoureux d’elles, elles tombent amoureuses de vous, et quand vous les critiquez, elles pleurent. » Dans le milieu scientifique, où l’égalité des femmes est loin d’être acquise (voir la liste des Nobel !), sa remarque a suscité une avalanche de réactions de la part de femmes qui ne pleuraient pas du tout mais le raillaient allègrement. Ah, quelle perturbatrice je fais ! Ah ce Tim !, quel tombeur !

On est dans le même registre — celui de la nature contre laquelle on ne peut rien — lorsque le général Lawson explique les cas d’inconduites sexuelles, qui vont du harcèlement à l’agression, par le fait que « les êtres humains sont biologiquement programmés différemment ». Sauf qu’ici, il n’y a rien à railler tant on touche à une souffrance immense, et taboue, que l’armée a ignorée et sous-estimée, ce dont les propos du chef d’état-major sont en soi le troublant symbole.

À noter d’abord qu’il n’y avait rien de spontané dans les réponses données par le général aux questions de l’animateur vedette de la CBC, Peter Mansbridge. Le thème de l’entrevue était connu, l’intervieweur lui a demandé de préciser sa pensée et M. Lawson reprendra son explication plus tard dans l’entrevue, ce qui la rendait d’autant plus inacceptable. Les excuses s’imposaient donc, elles ont été faites, et comme le général Lawson doit quitter son poste à la mi-juillet, les appels à la démission lancés par Justin Trudeau, justes en principe, ne changent tellement rien à la situation qu’on peut en rester là pour ce qui est de l’homme. C’est l’armée qui doit plutôt nous inquiéter.

Dans son rapport sur les inconduites sexuelles qui y sévissent, l’ancienne juge de la Cour suprême, Marie Deschamps, a bien souligné que celles-ci ont cours dans un contexte où les plus hauts gradés ferment les yeux, nient les problèmes ou les minimisent parce qu’ainsi, n’est-ce pas, sont les hommes… Il en résulte, et c’est là une défaillance cruciale de l’institution, une méfiance profonde des femmes agressées quant à leur possibilité d’être soutenue ou crue par leurs supérieurs. Que le grand patron de l’armée reprenne à son tour, à tête reposée, ce genre d’analyse accentue l’isolement des victimes. C’est dévastateur.

C’est aussi ne rien comprendre à la dynamique en jeu. Les agressions contre les femmes s’appuient sur un rapport de domination qui a plusieurs dimensions. Cela n’a rien à voir avec le désir mais tout avec celui de considérer l’autre comme une inférieure en imposant le silence à l’entourage. Pour briser la protection dont jouissent les agresseurs, il faut d’abord constater l’anormalité de leur conduite, et non y voir un côté « naturel ».

Grâce au féminisme, ces concepts sont compris depuis des décennies et c’est à ce genre de compréhension « culturelle » qu’appelait le rapport Deschamps en analysant les caractéristiques du monde militaire. Pour vraiment qu’il y ait excuses, l’armée n’a en fait qu’un geste à poser : appliquer le rapport Deschamps, incluant la création d’un bureau des plaintes indépendant.


 
10 commentaires
  • Johanne St-Amour - Inscrite 18 juin 2015 08 h 03

    Une longue route...

    La route vers une réelle égalité est parfois tellement l o n g u e....

  • Gilbert Turp - Abonné 18 juin 2015 09 h 09

    Le temps des agresseurs

    Qu'Il s'agisse de sexe, d'égtalité homme-femme, de finances, de fiscalité, de mines ou de pétrôle, il semble que les pouvoirs aient unanimement fait de notre temps le temps des agresseurs.

    La naturalisation de l'agression sexuelle reproduit le modèle général à l'échelle individuelle.

  • Loyola Leroux - Abonné 18 juin 2015 09 h 50

    L'armée et le sexe

    L’armée et le sexe

    Considérant que les soldats ''heureux n'ont pas d'histoire'', il serait intéressant qu'une enquete sociologique pose des questions sur les relations sexuelles dans l'armée pour vérifier si certaines sont respectueuses des participants, participantes. Sur la fréquence des MTS, augmentent-elles ? Sur le caractere des soldats, leur degré d’agressivité, etc.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 18 juin 2015 11 h 20

      Je ne comprends pas votre position. Essayez-vous de suggérer que l'exposition médiatique actuelle de l'armée, de ses dirigeants, de ses soldats les affuble d'une image injuste ou injustifiée et que pour «rééquilibrer» le tout, il faudrait révéler leurs «bonnes» pratiques sexuelles, leur côté «givré»?

      La couverture médiatique de l'armée relativement aux agressions sexuelles aurait dû depuis longtemps refléter leurs agissements machistes et sexistes.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 18 juin 2015 16 h 40

      Mme St Amour J.
      Il doit avoir le meme pourcentage de violence en tous genres dans le corps militaire que dans toutes les strates sociales de notre société...Quand aux déclarations du Général concernant les différences pschycologiques, physiques qui distinguent les sexes masculins et féminins, ce n'est qu'une constatation que n'importe quel esprit scientifique est capable de nous démontrer... Le nier c'est faire preuve d'obscurentisme, et nier la réalité .
      Autant etre clair , mon message n'est pas une plaidoirie visant a defendre les délinquants, quels qu'ils soient...Mais a remettrent les choses dans leurs perspectives, car il est tellement facile d'hurler avec les loups...Un ancien officier de Marine qui ose vous l'affirmer.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 18 juin 2015 21 h 17

      Je constate seulement que vous n'avez pas compris la chronique de Josée Boileau.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 19 juin 2015 06 h 47

      "Il doit avoir le même pourcentage de violence en tous genres dans le corps (sic) militaire que dans toutes les strates sociales de notre société
      (sic) " Niveler par le bas serait la sortie d'impasse ? L'obscurantisme remonte à tellement loin dans le temps...qu'il est facile de se gargariser de différences "pschycologiques" (sic) qui remontent à " l'âge
      du Cro-magnon" ...pour palder sa cause.

  • Sylvain Auclair - Abonné 18 juin 2015 10 h 53

    En Norvège

    La Norvège a un service militaire obligatoire. Auparavant, seuls les hommes y étaient astreints, et les rares femmes qui voulaient faire carrière dans l'armée étaient là aussi sujettes à bien des blagues de mauvais goût, voire à du harcèlement caractérisé. Depuis quelques années, les femmes sont aussi astreintes au service militaire, et l'on a donc instauré des casernes et même des dortoirs mixtes. On craignait le pire. Étrangement, c'est le contraire qui est arrivé rt les cas de harcèlement ont diminué de manière importante.
    Quelle conclusion faut-il en tirer?

  • Yann Ménard - Inscrit 18 juin 2015 18 h 10

    C'est à croire que personne n'a écouté ce qu'il a dit avant de monter aux barricades:
    «C’est parce que nous sommes programmés biologiquement d’une certaine manière que certains croiraient raisonnable de s’imposer et d’imposer leurs désirs aux autres. Ça ne devrait pas être ainsi [It's not the way it should be]. »

    Le général ne reconnait qu'un fait : les mâles sont biologiquement plus enclins à être agressifs sur le plan sexuel. Cette donnée est vraie et ce à travers tout le monde animal, ce qui explique qu’on retrouve de la compétition pour les femelles, et même du viol jusque chez les canards et les dauphins. Faudrait-il là aussi parler de problème culturel?

    Le général n’a nullement dit que c’est naturel et qu’on ne peut donc rien y faire!!! Relisez sa citation. Au contraire, chez l’humain, nous avons la culture pour précisément domestiquer la nature. Mais nous n’y parviendrons jamais si d’emblée nous refusons d’analyser la réalité pour ce qu’elle est afin de conforter nos a priori idéologiques. Or, c’est exactement ce que fait Mme Boileau ici, comme la majorité des commentateurs outrés qui sévissent contre le général depuis hier.
    C'est à croire que personne n'a écouté ce qu'il a dit :

    Comme le disat si justement Claude Lévi-Strauss : «Or toute notre époque est là: on ignore des faits sous prétexte de défendre des valeurs.»