Fausses bombes

Les bombinettes des quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Centre-Sud à Montréal avaient beau ne rien avoir d'explosif, elles ont causé des dommages en associant vilainement logements sociaux et violence. Surtout que, pour plaider en faveur de la mixité des quartiers, il suffit de citer des documents... libéraux!

Dissipons d'abord la confusion: tout quartier qui se revitalise ne se «gentrifie» pas pour autant. Car la «gentrification», bel anglicisme, signifie simplement l'embourgeoisement. Or la bourgeoisie, revenons à Marx, c'est la classe dominante qui possède les moyens de production. Et il faut avoir une vision très large des «possédants» pour y inclure cette propriétaire d'un salon de coiffure d'Hochelaga-Maisonneuve qui travaille dans le coin depuis 26 ans et qui vient d'y acheter un condo — l'un de ceux visés lundi par des colis suspects.

Il n'y a pas de mal non plus à ce qu'un quartier renoue avec une qualité de vie qu'il a déjà connue, comme en témoigne l'histoire d'Hochelaga, et qu'il attire des gens désireux de s'y établir pour de bon, avec assez de moyens pour faire vivre les commerces du coin. À Montréal, des endroits comme Rosemont ou Verdun sont passés par ce processus, et le bourgeois n'y habite toujours pas.

Il est vrai par ailleurs que le renouvellement de la population d'un quartier ne doit pas se faire au détriment de ceux qui y résident déjà. Mais nul besoin de violence pour le comprendre. À Montréal, on est sensible au problème et on tente, dans la limite de ses moyens législatifs, d'amener les promoteurs privés à inclure des logements sociaux dans leurs projets. C'est ce qui s'est passé dans la première phase de développement du projet Angus, ce qui se passera dans le projet Benny Farm à Notre-Dame-de-Grâce, ce qui a été obtenu pour les futures habitations du stationnement de Radio-Canada, ce que l'arrondissement Ville-Marie négocie présentement avec un promoteur privé qui déploiera 1000 logements sur un vaste terrain du quartier Centre-Sud.

Mieux encore, le gouvernement de Jean Charest lui-même est prêt à agir! Dans son projet de plan contre la pauvreté, éminemment critiquable, une mesure se distinguait du lot: «donner aux municipalités qui le désirent le pouvoir d'exiger des promoteurs immobiliers qu'une partie des nouveaux logements construits le soient pour des locataires à faible revenu». Le document libéral, reprenant le programme électoral du parti, cite même en exemple la Ville de Vancouver, qui exige que les promoteurs d'immeubles de luxe réservent 20 % de leurs nouveaux logements aux locataires plus démunis. Le FRAPRU ne dirait pas mieux!

La mesure survivra-t-elle à la réécriture du plan contre la pauvreté? C'est à espérer, mais en conciliant exigences claires et application souple. Les villes ont d'abord besoin de pouvoir exiger des entrepreneurs un certain investissement social, en réponse à leurs demandes de dérogation au zonage. Une telle loi n'a rien de révolutionnaire: elle existe déjà en Ontario.

À la suite de quoi, chaque municipalité évalue ses besoins. Ainsi, Montréal pourrait imposer un pourcentage significatif de logements sociaux aux mégapromoteurs; aux projets plus modestes, le versement d'un montant permettant à la Ville d'acheter des terrains pour de futurs développements, ou de se lancer dans une autre Opération 5000 logements (quoiqu'il serait bien qu'on finisse d'abord celle-là, notamment en activant la bureaucratie)...

Les idées, en fait, ne manquent pas, et elles sont portées par des individus et des organismes crédibles — comme les Groupes de ressources techniques qui, il y a 25 ans, ont fait le pari que la meilleure façon de construire du logement social, c'était de travailler selon les règles du marché. C'est un défi, mais le pari tient le coup: contrairement au reste du Canada, le Québec a continué d'investir dans le logement social. Voilà une leçon que les groupuscules à courte vue devraient méditer.

jboileau@ledevoir.ca