Parler aux murs

Le rapporteur spécial de l’ONU Juan E. Méndez considère que « l’isolement cellulaire d’un prisonnier pendant plus de deux semaines devrait être absolument interdit ». Au-delà, « la pratique peut constituer de la torture ». De torture, il s’agit donc bien dans le cas de l’Afro-Américain Albert Woodfox. Emprisonné à la prison d’État de la Louisiane, il a passé le plus clair des 43 dernières années en isolement. Vingt-trois heures par jour, sept jours par semaine. Dans quel état mental survit-on à pareil emmurement ?

Jeté en prison pour vol à main armée en 1971, M. Woodfox était à l’époque militant de l’organisation radicale des Black Panthers. En prison, il mobilise les détenus pour dénoncer l’inhumanité des conditions de détention. Une émeute éclate en 1972, au cours de laquelle un gardien blanc est tué. Woodfox est condamné pour meurtre — avec deux codétenus, éventuellement libérés. Sa condamnation est cassée devant l’évidence que le procès a été bâclé et que l’accusé a été victime de « discrimination systématique ». Un autre procès lui sera fait, et sa condamnation sera à nouveau cassée… Lundi dernier, un juge fédéral a ordonné sa libération immédiate et inconditionnelle, constatant de nouveau son innocence. Impénitent, le procureur général de la Louisiane en a appelé. Aujourd’hui âgé de 68 ans, Woodfox sera peut-être libéré vendredi…

L’acharnement dont cet homme a fait l’objet de la part de l’État louisianais et des autorités carcérales est stupéfiant. C’est aussi l’illustration extrême d’un problème qui a pris des proportions graves aux États-Unis — comme au Canada, du reste. L’isolement devrait être une solution de tout dernier recours, il est devenu un outil disciplinaire courant, utilisé à tort et à travers.

Le récent rapport de l’« enquêteur correctionnel » du Canada s’alarme du fait que près de 50 % des quelque 15 000 personnes détenues dans les pénitenciers fédéraux ont déjà été mis en isolement et que la pratique s’accentue. Moyenne des périodes de confinement : 27 jours. Les autochtones sont particulièrement susceptibles de se retrouver au « trou ». Aux États-Unis comme au Canada, les études concluent en outre au recours abusif à l’isolement pour gérer les problèmes de santé mentale parmi les détenus.

Heureusement que se dessine dans certains États américains une prise de conscience face à cette forme de torture institutionnalisée. Au Maine, en Californie, au Mississippi et en Caroline du Sud, entre autres, les autorités ont notablement réduit leur recours à l’isolement — pour des raisons éthiques, d’une part, mais financières aussi, de l’autre, vu le boulet budgétaire que sont les établissements carcéraux pour les gouvernements.

Un jour peut-être, l’État de la Louisiane et le gouvernement Harper leur emboîteront le pas.

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