L'esclavage prospère

Le nombre d'esclaves n'a jamais été aussi imposant qu'actuellement. Si l'on en croit le Bureau international du travail (BIT), pas moins de 120 millions d'enfants sont condamnés au travail forcé sept jours sur sept. Lorsqu'on ajoute ceux et celles qui sont exploités sous diverses formes, on frôle les 300 millions. Après des années de pilotage à vue sur le sujet, voilà que les Nations unies consacrent — enfin! —, une année au pire des fléaux.

Il ne se passe plus une semaine sans qu'une dépêche n'annonce que des policiers ont emprisonné des esclavagistes dans tel pays ou que la compagnie minière X employait des gamins de moins de quatorze ans dans tel autre. En 2003, la palme de la plus importante libération d'esclaves en un coup revient à des inspecteurs de la province de Bahia, au Brésil. Au moins d'août dernier, ces policiers ont libéré 850 personnes assujetties au travail forcé par un planteur de café de la région. Nommer celui-ci de producteur véreux serait un pléonasme vicieux. Passons. La plupart d'entre eux étaient des Indiens d'Amazonie, des adultes.

On évoque cela, leur qualité d'adulte, pour mieux souligner qu'ils faisaient partie de ce contingent de 20 millions d'individus de par le monde qui sont aux prises avec l'esclavagisme traditionnel, soit celui qui a eu cours du XVIe au XIXe siècle. Selon le long exposé que Nelly Schmidt, chercheuse au CNRS à Paris, a signé pour le numéro spécial que l'excellente revue L'Histoire a consacré à ce phénomène, ces personnes ont perdu leur liberté à la suite d'un prêt. «Le remboursement entraîne la mise à la disposition du créancier d'une personne» à qui on alloue le strict minimum vital afin que la dette puisse courir «sur plusieurs générations et impliquer l'ensemble d'une famille».

Ce mécanisme est répandu plus particulièrement en Amérique du Sud, en Asie du sud et en Afrique. Le pire, c'est que, faute d'actions énergiques de la part de la communauté internationale, cet emploi du prêt comme moteur de l'asservissement est promis à un avenir florissant pour les uns et tragique pour les autres. À preuve, la politique arrêtée en Inde. Alors qu'elle dirigeait ce pays, Indira Gandhi s'attela à l'abolition de ce fléau en élaborant un règlement qui consistait à racheter la liberté de l'individu. L'application de cette mesure fut et demeure si chaotique que l'inventaire d'esclaves indiens est plus important que jamais. Il s'agit d'ailleurs et surtout d'enfants de moins de quinze ans. Actuellement, la plus grande démocratie du monde, comme on se plaît à décrire cette nation, compte 60 millions de jeunes exploités dans tous les secteurs de l'économie. Restons dans cette histoire de rachat.

À plus d'une reprise, au cours de la décennie antérieure, l'organisation évangéliste Christian Solidarity International (CSI) a déboursé des milliers de dollars pour libérer les Soudanais animistes et chrétiens du nord que les milices musulmanes du sud avaient kidnappés pour le bénéfice de l'État central. À peine ces individus étaient-ils émancipés, qu'ils redevenaient les esclaves de ces milices qui ont trouvé dans ce troc matière à satisfaire leur appétit financier. Restons au Soudan.

Il y a plus, le marché de Khartoum proposait des enfants à vendre pour quelques dollars. En règle générale, les gamins achetés sont envoyés en Thaïlande où ils sont transformés en objets sexuels. Récemment, le gouvernement thaïlandais a indiqué que pas moins de 40 000 jeunes de quinze ans et moins étaient les prisonniers de proxénètes. Lorsqu'ils ne sont pas prostitués en Thaïlande, mineurs au Brésil ou tailleurs de briques en Inde, ces enfants sont esclaves-soldats. En effet, l'augmentation de conflits constatée au cours des dix dernières années a favorisé cette nouvelle forme d'asservissement. Selon la Coalition to Stop the Use of Child Soldiers, il y aurait 300 000 esclaves-soldats actuellement.

Si tout cela, toutes ces déclinaisons de l'horreur, ne peut susciter que le dégoût, que dire de l'évolution que ce dossier a prise au sein de l'ONU, de l'Union européenne et autres organisations prétendument affectées par ces violations répétées des droits de la personne. Que dire, si ce n'est que la crasse indifférence qu'elles manifestent à cet égard ne peut que susciter la colère ou la révolte. Qu'on y songe: le Programme international pour l'abolition du travail des enfants a été mis en place en 1992. Quand est-il entré en vigueur? En septembre 2002. Dix ans... Dix ans à louvoyer, dix ans à camper le rôle de l'autruche.

Le mode de pensée fait de proverbes et du «gros bon sens» étant dominant, on peut être assuré d'entendre, au cours des prochains mois, ceci: «Mieux vaut tard que jamais.» Des milliers de morts enterrés sous un proverbe...