Urgence

Il y a urgence en matière de patrimoine au Québec. Ces jours-ci, au moins trois cas nous en font prendre conscience : la Bibliothèque Saint-Sulpice à Montréal, les Domaines de Sillery et l’Église Saint-Jean-Baptiste à Québec.

Nous vivons une époque charnière en matière de patrimoine au Québec. Ce n’est pas un cliché : jadis omniprésente, l’Église catholique, chez nous, comme institution, quitte plusieurs des dernières places qu’elle occupait encore. Son héritage bâti est gigantesque. Elle quitte souvent des édifices superbes, des terrains immenses, très attrayants pour les promoteurs, coûteux à entretenir, dans les plus beaux endroits de nos villes. Cela survient à une époque où plusieurs phénomènes conspirent à favoriser l’oubli. D’abord, contraction des budgets, partout. Ensuite, un sain désir de laïcité dégénère parfois en indifférence, voire en réjouissance devant l’effacement d’un passé religieux. En plus, notre hypermodernité a tendance à regarder le passé de haut, à s’en méfier.

En février, les plus grands noms en la matière, dont Phyllis Lambert et Marcel Junius, lançaient rien de moins qu’« un appel de détresse » au premier ministre Couillard au sujet du patrimoine culturel et naturel du Québec. Comme le signalait la députée de Québec solidaire Manon Massé en chambre le 21 mai, M. Couillard a reconnu les fondements de leur inquiétude et a proposé aux signataires de rencontrer un comité interministériel. Nous sommes en mai, et la rencontre n’a toujours pas eu lieu. Elle devrait se tenir avant l’automne.

La mise en vente sauvage de la Bibliothèque Saint-Sulpice illustre tellement le mépris de notre patrimoine que les Lambert et Junius auraient voulu, pour démontrer leur thèse, l’inventer… qu’ils n’y seraient pas parvenus ! Le tollé créé par la triste découverte de François Cardinal, de La Presse, aura heureusement forcé la ministre de la Culture, Hélène David, à faire volte-face, dimanche. Elle a créé, dans la foulée, un comité paritaire avec Montréal pour « faire revivre la Bibliothèque Saint-Sulpice » et « assurer sa pérennité ». Pourquoi ne pas simplement la réintégrer à Bibliothèque et archives nationales (BAnQ), comme le proposait Lise Bissonnette, son ancienne p.-d.g ? Si on est incapable de conserver une institution et un édifice pareil « dans le giron de la culture », « eh bien, éteignons les lumières et fermons boutique ! », comme l’a si bien dit l’ancienne directrice du Devoir.

Par ailleurs, à Québec, le ministère de la Culture semble avoir déjà accepté la vision de la ville quant à l’avenir des Domaines religieux de Sillery. De vastes terrains en pleine ville sur lesquels l’administration Labeaume cherche manifestement, avant tout, à favoriser le développement résidentiel de type boîte de condominiums. Notons que, comme dans le cas de la Bibliothèque Saint-Sulpice, il y a ici des protections juridiques culturelles qu’on tente de contourner, voire d’ignorer. Ce site fut sacré patrimonial en 1964 par nul autre que le ministre et ancien chef libéral Georges-Émile Lapalme. Ces grands terrains pourraient constituer une sorte de prolongement des plaines d’Abraham, parc qui mérite d’être agrandi car il est presque surutilisé (carnaval, festival d’été, compétitions sportives multiples). La Ville soutient qu’avec le plan particulier d’urbanisme qu’elle a présenté au début du mois, elle en protégera 90 %. Faux, c’est plutôt 25 % du site patrimonial qui sera protégé dans ce PPU, prétendent les militants d’Héritage Québec. Inquiétant. Ces derniers proposent du reste un projet fascinant, De cap en cap : un circuit touristique mettant en valeur le patrimoine culturel et naturel d’une bande allant de la cité de Champlain aux « quartiers de Cartier », à Cap-Rouge. La proposition fut accueillie avec mépris par le maire de Québec.

Pourtant, toutes les enquêtes le disent : ce qui attire durablement, et en plus grand nombre, les visiteurs dans la capitale, ce ne sont ni les festivals ni le sport, mais « son histoire, son patrimoine et son caractère unique », comme le démontrait clairement un rapport étoffé de l’Office de tourisme de Québec, en 2013. La France, qui a depuis longtemps misé sur son patrimoine, est un des pays les plus visités de la planète.

C’est pourquoi il ne faudrait pas hésiter à investir davantage pour conserver et mettre en valeur notre patrimoine, et particulièrement nos plus belles églises. Ce sont « nos châteaux de la Loire », selon l’habile formule de Louise Beaudoin, au temps où elle détenait le maroquin du ministère de la Culture. L’église Saint-Jean-Baptiste, à Québec, superbe, au clocher en flèche visible à des kilomètres, a par exemple accueilli sa dernière célébration dimanche. L’archevêché l’a mise en vente. Ses artéfacts pourraient aboutir en Chine ou en Amérique du Sud, dit-on. Et qu’adviendra de cet édifice « phare » de Québec ? Les citoyens ont des idées, espérons qu’ils seront écoutés. MM. Lambert et Junius suggèrent d’examiner le « patrimoine dans le cadre de la mission économique du gouvernement ». Il y a urgence, non ?

18 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 25 mai 2015 03 h 59

    Au secours !

    "Monsieur Couillard, Monsieur Couillard, si vous ne faites rien pour notre patrimoine architectural, nous souvenir de la valeur de notre existence sera encore plus difficlie qu'avant ! Au secours.", crie l'Homme québécois instruit et sensible.
    "Mais vous avez bien raison.", répond le premier ministre en prenant un air sérieux. Celui-ci s'empressant alors de donner l'ordre définitif à toutes ses troupes, de surtout s'abstenir de faire quoi que ce soit.
    Et les troupes dociles et intéressées, de lui obéir honteusement sans broncher.

    Merci de m'avoir lu.

    • Jacques Boulanger - Inscrit 25 mai 2015 18 h 02

      Voilà ce que ça donne un gouvernement qui n'a pas le réflexe québécois. Faut toujours être aux aguets. Pis, il faudrait qu'Hélène David se grouille un peu l'arrière-train. C'est au moins la deuxième fois qu'elle agit en plante verte et que l'on doit la rappeler à l'ordre.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 25 mai 2015 06 h 32

    Et péril en la demeure...

    "En plus, notre hypermodernité a tendance à regarder le passé de haut.." A. Robitaille

    Que de vérité dans cette phrase...et malheureusement, il n'y a pas que le Patrimoine bâti qui est regardé de haut...On peut parler de "l'Éducation tendance"...(lire l'article de C. Rioux /Le Devoir du 22 mai/La fin d'un modèle)...On peut également parler de notre patrimoine "territoire" tels: notre majestueux fleuve Saint-Laurent et le joyau, qu'est notre Île d'Anticosti qui sont en péril permanent dans la tourmente créée de toute part par nos "affairistes"...et j'en passe!

    Nous, les citoyens, devons prendre note de ces cris d'alarme venant de partout
    au Québec...il est temps de réfléchir...mais surtout d'agir...au plus vite! Il en va de
    notre survivance en tant que peuple/nation.

    Les façons...et bien, on peut toujours écrire à nos "élus", on peut "sortir" dans la rue, on peut "cogiter", en parler avec les "amiEs" ...ensemble ON PEUT TOUT.

  • Pierre Boucher - Inscrit 25 mai 2015 06 h 45

    Devise du Québec

    Faudrait changer la devise sur les plaques d'immatriculation pour
    Je me souviens... de rien.

    Cela démontre combien le Québécois n'a aucun respect de lui-même.

  • Jean Lapointe - Abonné 25 mai 2015 07 h 07

    On dirait qu'ils sont complètement incultes

    «Cela survient à une époque où plusieurs phénomènes conspirent à favoriser l’oubli. D’abord, contraction des budgets, partout...» (Antoine Robitaille)

    La contraction des budgets est un phénomène mais un phénomène voulu par ce gouvernement, celui de Philippe Couillard, ce n'est pas un phénomène naturel.

    Ce n'est donc pas une fatalité. C'est un choix qui a été fait mais un choix contestable.

    Mon impression est que ce gouvernement est constitué d' hommes et de femmes complètement incultes.

    S'il y en avait parmi eux qui avaient simplement regardé la série d' émissions françaises Des racines et des Ailes sur TV5 ils auraient sûrement mieux compris l'importance de la conservation du patrimoine pour un peuple, tant le patrimoine bâti que le patrimoine naturel entre autres. Cela donne un sens à la vie de tout un peuple. Ça donne un sens parce que ça permet de prendre conscience que nous qui vivons aujourd' hui ne constituons qu'une étape d'un processus beaucoup plus long.

    Cela nous fait prendre conscience de nos responsabilités.

    Mais il semble malheureusement que ce ne soit pas le cas. On dirait que le passé ne les intéresse pas plus que l'avenir. On dirait qu'il n'y a que le présent qui compte pour eux et le présent c'est de compter ses sous pour être sûr de ne pas en manquer, à la façon de Séraphin Poudrier. Avoir peur de l'avenir à ce point n'est pas très prometteur. C'est le moins qu'on puisse dire.

    C'est complètement désolant.

    Combien de fois faudra-t-il encore les faire reculer?

    Heureusement qu' un mouvement est en train de se dessiner pour que les députés du Parti libéral de Philippe Couillard soient retournés sur les bancs de l'opposition lors de la prochaine élection.

    Ça me redonne un peu d'espoir en l'avenir. Pour que nous ayons un avenir, il faut être prêts à le bâtir cet avenir, mais pour pouvoir le bâtir il faut savoir d'où nous venons, il faut savoir d'où nous partons.

    • Yves Côté - Abonné 25 mai 2015 12 h 28

      Monsieur Lapointe, pour ma part, je ne crois pas que ces gens pèchent par ignorance.
      D'ailleurs, pour se faire élire comme ils l'ont été, il ne faut certainement pas manquer d'intelligence...
      Je crois qu'ils agissent délibérément pour en finir avec les revendications historiques du fait français du Québec.
      Je ne vois chez eux que tromperie des Québécois, en commençant par celles et ceux de leurs propres électeurs qui sont francophones et surtout, mauvaise foi.
      C'est pourquoi leurs agissements sont si graves et honteux.

      Merci de m'avoir lu, Monsieur.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 25 mai 2015 07 h 20

    pourquoi pas

    Une taxe culture en vue?

    • Hélène Paulette - Abonnée 25 mai 2015 12 h 29

      Et pourquoi pas un peu de mécénat de la part des nantis? Faut-il toujours leur forcer la main pour qu'ils rendent un peu de ce qu'ils ont reçu?