Une paix incomplète

Mgr Oscar Romero, l’archevêque de San Salvador assassiné le 24 mars 1980, il y a 35 ans, par des paramilitaires d’extrême droite, sera béatifié ce samedi. Quelque 250 000 personnes sont attendues sur la place Salvador del Mundo pour les cérémonies de béatification. Pour l’occasion, les deux principaux gangs du pays, les maras et le barrio 18, sont même allés jusqu’à décréter une trêve.

La mémoire de Mgr Romero est encore vive dans la conscience nationale, comme l’est au Guatemala voisin celle de l’archevêque Juan Gerardi, à son tour assassiné 18 ans plus tard, le 28 avril 1998, deux jours après la publication d’un rapport qui pointait l’armée pour « l’holocauste souffert par le peuple » et, plus particulièrement, par ses minorités ethniques. Ces deux petits pays, affligés d’élites traditionnellement inféodées aux intérêts américains, ont connu des guerres civiles épouvantablement cruelles et violentes. Celle au Salvador, de 1980 aux accords de paix de 1992, fera plus de 100 000 morts ; celle au Guatemala en fera 150 000 avant que la paix ne soit signée en 1996.

La mémoire de ces deux martyrs des droits de la personne, abattus à une époque où la théologie de la libération était taboue au Vatican, est encore vive parce que les consciences nationales sont encore blessées. Si la guerre s’est tue, les sociétés n’ont pas été pacifiées pour autant. Si le Salvador a fait des progrès politiques — l’alternance s’est installée avec la victoire du candidat du FMLN, l’ex-guérilla marxiste, aux deux dernières présidentielles —, le taux d’homicides y demeure l’un des plus élevés au monde.

Trafic de drogue et violence afférente, pauvreté inextricable, corruption, impunité, institutions « démocratiques » fragiles et instables… Tel était le bilan que faisait en 2012 l’ex-président costaricain Oscar Arias, père des Accords de paix d’Esquipulas de 1987, de l’état des lieux en Amérique centrale. « Déprimé ? Non, avait-il déclaré en entrevue. Désillusionné, plutôt. »

Au Guatemala, un énorme scandale de corruption ayant récemment conduit, notamment, à l’arrestation du gouverneur de la Banque centrale, a été mis au jour par la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), une création onusienne que le président actuel, Otto Pérez Molina, un ex-général qui a des squelettes dans le placard, voudrait d’ailleurs bien voir disparaître. Le scandale a déclenché une réaction populaire d’une ampleur inédite, avec grande manifestation à la clé dans la capitale.

On s’en réjouirait davantage si la rue constituait un contre-pouvoir véritablement organisé. En définitive, ces révélations n’y changeront probablement rien. Les loups (les politiciens, l’armée, le milieu des affaires) ne se mangent pas entre eux.

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2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 23 mai 2015 06 h 32

    Et l'Homme qui est capable de pire...

    ...que l'animal. Indécent ici d'écrire que je parle en connaissances de faits et de causes ?
    Puissions-nous espérer que ces «consciences nationales encore blessées» sensibiliseront sur l'existence de la dignité humaine, une si ce n'est la grande perdante dans toutes ces violences d'humanités souffrantes que vous décrivez.
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Gilbert Talbot - Abonné 23 mai 2015 12 h 54

    Une bonne analyse M. Taillefer

    Une analyse juste et réaliste de la situation du Salvador. Juste une petite précision: le Salvador utilise le dollar américain, monnai adopté sous la direction de l'Arena, le parti d'extrême- droite, qui dirigea le pays pendant 20 ans, après la guerre. Ça donne une idée de son inféodation aux États-Unis. Même le FMLN du Président Salvador Serens, cet ancien chef de la guerilla, n'a pu revenir au colon, la monnai originale du pays, pas encore du moins. Pour ce qui est du Guatemala, la situation est pire encore, car l'impunité y règne encore. Depuis trente ans qu'on essaie de faire condamner Rios Montt, ce dictateur qui a commis les pires horreurs au moment de la guerree civile, il échappe toujours à la justice, sous protection du président Molina, l'un des commandants sous les ordres de Rios Montt au moment de la guerre civile. Molina avait averti la cour qu'il annulerait le procès si jamais son nom y était mentionné. Et il le fut. Et il annula le procès. Ça vous donne une idée de la séparation des pouvoirs dans ce pays.