Un bilan troublant

Les statistiques ont ceci de fascinant qu'au-delà des grandes tendances, leurs détails révèlent des fractures sociales qui, autrement, passeraient inaperçues. Le bilan démographique du Québec en 2003 ne fait pas exception à la règle.

Au premier chef, c'est la chute de la fécondité qui, encore une fois!, attire l'attention dans le bilan que l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) dresse de notre situation démographique. Moins de 72 000 bébés seraient nés au cours de la dernière année: depuis 50 ans, jamais le Québec n'a compté aussi peu d'enfants.

Le phénomène devrait inquiéter mais il ne le fait pas, comme en témoigne un sondage récent mené pour Radio-Canada et La Presse: six Québécois sur dix s'y disaient peu préoccupés par la dénatalité. S'il faut prendre acte de ce constat, le coupler à la chute encore plus forte de la natalité en Espagne, en Italie, au Portugal, en Allemagne, le détacher des scénarios d'apocalypse et le brasser avec l'accroissement mondial de la population, il reste néanmoins que des questions spécifiques au Québec doivent se poser.

Ainsi, ce n'est pas une vérité universelle que les Québécoises n'ont plus d'enfants. Dans les réserves autochtones, au contraire, le baby-boom ne finit pas, et il n'y a pas lieu de s'en réjouir. Les femmes y enfantent alors qu'elles sont encore trop jeunes, trop pauvres, trop peu scolarisées et trop peu soutenues par leurs compagnons — quand il y en a! Les adolescentes autochtones de 15 à 19 ans ont une fécondité six fois plus élevée que la moyenne des jeunes femmes de leur âge au Québec, celles entre 20 et 24 ans, deux fois plus.

L'enfant a beau être accueilli avec joie et bénédiction dans la culture autochtone, il faut lire dans cette fécondité le piètre état de la condition féminine dans les réserves. Or, obnubilés par leurs revendications autonomistes et territoriales, les chefs de bande n'en font toujours pas une priorité, et le reste du Québec ignore carrément le problème.

La situation vécue par les femmes autochtones trouve pourtant un écho dans une autre donnée, toute discrète, du rapport de l'ISQ et qui concerne le Québec tout entier: moins les femmes sont scolarisées, plus elles donnent naissance à des enfants hors mariage. Ce n'est évidemment pas la pertinence de ce mode de vie qui est en cause: au Québec, 67 % des naissances d'un premier enfant découlent d'une union libre (et 59,5 % de l'ensemble des naissances), marquant la nette et réjouissante cassure avec un système patriarcal qui distinguait enfants légitimes et illégitimes.

Néanmoins, le fait que ce choix se décline à des degrés divers selon les classes sociales (car pauvreté et faible scolarité vont de pair) devrait susciter la réflexion. Les enfants seraient-ils la seule source d'espoir pour ces femmes? Y a-t-il des pères à leur côté? Peu, pourrait-on croire, vu le grand nombre de mères seules qui vivent de l'aide sociale. Dans ce cas, n'est-ce pas l'état du couple qui devrait nous inquiéter, comme le clament certains démographes? D'autant que c'est au Québec, et de façon marquée, qu'on trouve le plus de gens de 35 à 65 ans qui vivent seuls, en comparaison de la France, des États-Unis et de l'Ontario. De plus, les jeunes Québécois rejettent de plus en plus la vie de couple.

D'autres faits sont troublants. Par exemple, depuis le début de 2002, la pilule du lendemain est vendue sans ordonnance médicale, et les Québécoises y ont eu plusieurs fois recours. À l'ISQ, on avait postulé que le nombre d'avortements en serait affecté. Pas du tout! Il a même augmenté à 29 140, un record.

De plus, il faut revenir sur cette donnée, largement ignorée mais qui marque notre histoire: le quart des Québécoises n'ont pas d'enfant. C'était vrai pour les femmes nées au début du siècle comme pour celles présentement fécondes — et c'est ce qui nous distingue des Françaises, qui ne sont que 11 % à n'avoir pas d'enfant.

Les familles nombreuses ont longtemps occulté le phénomène. Aujourd'hui, ces familles sont quasi inexistantes: en 1961, 44 % de la population vivait dans des familles de six personnes et plus; aujourd'hui, ce n'est plus que 5 %! On peut néanmoins croire que, dans la psyché québécoise, un coup de pouce au troisième enfant, comme l'avait fait le gouvernement de Robert Bourassa, stimulerait davantage la natalité que de se demander comment amener les couples à faire un premier bébé. Mais le sujet est tabou dans les milieux féministes.

Enfin, une donnée devrait faire réfléchir sur l'égalité des sexes: le déclin du double nom de famille. En 1992, 21 % des nouveau-nés y avaient droit; il n'y en avait plus que 13 % en 2003. Les «noms à rallonge» peuvent agacer ou faire sourire, mais ils découlent d'un souci, bien égalitaire, de perpétuation de la filiation maternelle. Le symbole n'a pas tenu le coup longtemps et n'est pas compensé par les trop rares mères donnant leur nom en propre à leur enfant. Le Nom du Père reste décidément une limite à ne pas franchir.

jboileau@ledevoir.ca