Terre de défiance

Le groupe armé État islamique (EI) s’est emparé de Ramadi dimanche dernier à la faveur d’un facteur ponctuel : une tempête de sable ayant empêché les avions de combat américains de décoller pour venir en aide aux forces qui combattaient au sol. Voilà pour la donnée météo. Plus profondément, c’est un échec militaire qui, sur le terrain, se dessinait depuis plusieurs mois pour le gouvernement irakien du premier ministre Haïder al-Abadi et ses alliés, l’étrange couple irano-occidental.

Située à une heure et demie de voiture à l’ouest de Bagdad, Ramadi est une ville sunnite d’importance majeure, capitale de l’Al-Anbar, la plus grande province du pays. Sa chute aux mains des extrémistes d'EI est un « désastre total », pour reprendre les mots d’un expert américain. Elle dégonfle la victoire remportée à Tikrit, reprise à EI en mars, et assombrit le projet de lancer une offensive contre Mossoul, plus au nord, avalée il y a presque un an par les extrémistes.

L’Irak est un champ de bataille aux complexités infernales, fait d’alliances changeantes et fragiles entre forces qui ne pèchent pas par excès de confiance réciproque.

Ces méfiances profondes, creusées sous Saddam Hussein puis aiguisées à l’extrême par la guerre anglo-américaine, sont un terreau fertile pour EI. Ramadi en est une illustration inquiétante.

Des tribus sunnites de l’Al-Anbar résistaient depuis des mois aux militants d'EI — qui avaient déjà attaqué Ramadi plusieurs fois —, mais dans un contexte où le gouvernement central les laissait complètement à elles-mêmes. Bagdad a refusé de les soutenir en armes, en partie parce que des livraisons faites il y a deux ans se sont retrouvées entre des mains ennemies. S’il est toujours question de former une force de combat sunnite, sa création a été entravée à Bagdad pour cause de soupçons de collusion avec EI. Ce sont pourtant ces mêmes tribus qui, il y a dix ans, acceptaient de se rallier aux troupes américaines d’occupation pour se battre contre al-Qaïda, précurseur d'EI.

Ce qui fait que les conditions dans lesquelles la ville de Ramadi est tombée vont forcément attiser le sentiment — fondé — parmi les sunnites qu’ils sont discriminés par la majorité chiite.

Que l’État irakien, dysfonctionnel et corrompu, appelle maintenant à la rescousse quelques milliers de miliciens chiites pour tenter de reprendre Ramadi — comme il l’a fait à Tikrit — n’annonce en ce sens rien qui vaille. Les risques de dérapage et de violence sectaires n’en deviennent que plus manifestes.

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