Le droit de bouger

Dans un contexte d’inégalités sociales croissantes et croisées à l’échelle de la planète, la frontière entre migrants économiques et réfugiés de plein droit, au sens où l’entendent les lois, devient inévitablement plus floue. Les mécanismes de détermination du statut de réfugiés dont se sont dotés les pays occidentaux vont de manière grandissante paraître inadéquats et désaccordés par rapport à des flux migratoires de plus en plus polymorphes. L’Europe, espace plurinational de 500 millions d’habitants, a traité quelque 360 000 demandes d’asile en 2014. Un peu plus de la moitié (185 000) ont été acceptées. Qui étaient les autres ?

La crise migratoire en Méditerranée est inédite par son ampleur, mais non pas simplement conjoncturelle pour autant. Elle illustre la difficulté pour les pays qui composent l’Union européenne d’aller au-delà de leurs prérogatives nationales et de s’entendre sur une stratégie commune. Elle vient d’autre part souligner les limites, pour ne pas dire l’échec, de la vieille approche consistant avant tout à vouloir « sécuriser les frontières ».

Le drame qui se déroule en même temps en mer d’Andaman n’est pas moins parlant, alors que la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie se sont livrées à un odieux « ping-pong humain » en refusant d’accueillir des milliers de migrants musulmans de la minorité des Rohingyas. Qui sont ces migrants ? Les uns, fuyant le Myanmar où ils sont persécutés depuis toujours, mais de façon particulièrement brutale depuis le début des années 2010, méritent d’office qu’on les dise réfugiés. Les autres fuient la misère au Bangladesh voisin — où la démocratie est une réalité de plus en plus théorique. Cette misère a une profondeur qu’on mesure confusément : il se trouve que, dans bien des coins du monde, l’exploitation économique tient du crime contre l’humanité.

Tout cela pour dire qu’il est absurde de continuer à opposer aux défis migratoires une logique dont l’esprit est surtout sécuritaire et dissuasif. Ces crises dont les médias s’emparent momentanément sont le côté sombre d’une humanité qui, se développant, devient nécessairement plus mouvante — et qui se meut non seulement dans une trajectoire sud-nord, mais aussi, de plus en plus, selon un axe sud-sud, avec la croissance du Brésil, de la Chine, de l’Inde… La migration soulève des enjeux fondamentaux de développement humain face auxquels les États auraient intérêt à développer des moyens supranationaux de concertation, non pas pour bloquer les flux, mais pour mieux les organiser. Est-ce trop attendre ? Il reste que le droit à la mobilité est entravé ou carrément nié pour les deux tiers de l’humanité. Que les portes leur sont fermées. Et que dans les cas extrêmes, ils s’en remettent aux bateaux de passeurs.

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3 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 19 mai 2015 05 h 16

    Pas d'accord du tout

    Vous vivez sur une autre planète où quoi? Si on ouvre toute grande les portes des pays à tout le monde, ce qui suivra n'en sera que chaos. Chaque pays à sa culture, langue, religion (certains sont athés mais bon), traditions, et us et coutumes. Si vous laissez rentré vague par vague tout ces gens, c'est inévitable qu'il y aurait conflit religieux, ethnique, où autre. La situation est assez castastrophique comme elle l'est en ce moment, en France, en Angleterre, en Allemagne, et même ici, pas besoin d'en rajouter encore plus.

    Cette solution à court terme ne ferait que créer des ghettos et des cités. Chaque pays à droit de choisir ses immigrants selon ses termes, et c'est la chose la plus naturelle au monde. Les musulmans ont mauvaises réputations, et il y à plusieurs raisons pour celà, et ce sont des choses à regarder de très près, avant de laisser quiconque entre où que ce soit.

    Bonne journée à tous,

    G.Cyr

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 19 mai 2015 14 h 51

    Bien dit M. Taillefer, mais pourtant...

    Malheureusement, la logique que vous tentez de mettre en lumière est plus souvent qu'à son tour embourbée sous la vase des discours nationalo-frileux aux relents d'homogénéité mythique, comme le prouvent de nombreux commentaires lus ici dans les dernières semaines (pas besoin de regarder très loin), ou à lire les réflexions myopes de M. Rioux et ces pages.

    Lorsque ça va bien, on est prêts à aller chercher la main-d'oeuvre, ou même lorsqu'on se construit. Savons-nous suffisamment que déjà au XVIIIe siècle Montréal était une ville de transit faite de migrants internationaux? Il a fallu les jappements apeurés d'un peuple angoissé pour oublier la dynamique de notre apparition, au profit d'une survalorisation d'un Même idéalisé. C'est le cas dans de nombreux pays d'Europe, comme en Asie et en Afrique, à diverses échelles.

    Évidemment, en regardant d'un autre côté du prisme on se dirait qu'en encadrant la migration, on mettrait en chômage les passeurs. En ayant comme objectif commun le développement pour tous, on atténuerait la pression sur cette migration, plutôt que de penser naïvement qu'en restant "entre-nous" on arrivera à quelque chose. Mais les cris des protecteurs du clan portent plus haut, et convainquent plus en cette mondialisation qui nous laisse trop souvent impuissants.

    Dans la montée en puissance de ces nationalismes fermés nous devrions voir un retour du Moyen-Âge barricadé qui devrait faire frémir n'importe quel humaniste...

  • David Huggins Daines - Abonné 20 mai 2015 10 h 21

    Merci pour le contrepoids

    Avec le billet de Christian Rioux sur ce même sujet il y a quelques jours, j'avais pensé que le Devoir était en train de perdre son regard humaniste sur le monde.

    La migration est l'essence de l'humanité. N'oublions pas que nous sommes tous venus de l'Afrique à un certain moment.