De dégel en maladresse

Les changements seront lents et progressifs, forcément. Il n’empêche que le dégel qui s’opère entre Cuba et les États-Unis, reconfirmé au 7e Sommet des Amériques qui se tient à Panama, est extraordinaire — même s’il est encore largement symbolique. On y croirait davantage, cela dit, si la Maison-Blanche n’appliquait contre le Venezuela l’approche à laquelle elle prétend mettre fin face à La Havane.

La poignée de main que se sont échangée les présidents Barack Obama et Raúl Castro aux funérailles de Nelson Mandela, fin 2013 en Afrique du Sud, a donné le signal d’une réconciliation — attendue depuis longtemps. Après quoi, en décembre dernier, M. Obama annonçait la tenue de pourparlers en vue du rétablissement des relations diplomatiques et économiques, rompues depuis 1960, entre les deux pays. Le Sommet des Amériques, un événement tenu tous les trois ans depuis 1994, allait être l’occasion de faire quelques pas additionnels. Le secrétaire d’État américain, John Kerry, et le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodriguez, se sont « longuement » rencontrés jeudi soir. MM. Obama et Castro allaient aussi se croiser, si ce n’est que pour se donner une autre poignée de main devant les caméras. Aux dernières nouvelles, ils allaient avoir une « conversation ». Jamais depuis 1956, quand Eisenhower et Batista s’étaient rencontrés, les chefs d’État américain et cubain n’ont eu un tête-à-tête.

Plus concrètement, la rumeur flottait aussi que la Maison-Blanche retirerait Cuba de la liste des « États commanditaires du terrorisme », dont l’île fait partie avec l’Iran, le Soudan et la Syrie. La Havane y a été inscrite en 1982 pour son soutien aux rebelles colombiens des FARC et aux militants basques de l’ETA. C’est dire à quel point la politique cubaine des États-Unis, engluée dans des considérations électorales, a pris du retard sur la réalité. Il serait temps, en effet, que la liste soit amendée.

L’Organisation des États américains (OEA), qui organise le sommet, est au demeurant une organisation poussive et divisée, tenue en laisse par Washington. Si Cuba fait date en participant pour la première fois à ce happening de l’OEA, dont fait partie le Canada, le fait est qu’il ne tient pas à en devenir membre. Ce qui est parlant. L’administration Obama a voulu faire mousser l’idée que le dégel avec Cuba signalait, par extension, un virage dans les relations des États-Unis avec l’ensemble de l’Amérique latine. Mais il se trouve en réalité que ce 7e Sommet des Amériques demeure, du moins en partie, le théâtre des mêmes vieilles récriminations — légitimes — du monde latino à l’égard des États-Unis. En l’occurrence, les ouvertures faites d’une main à Cuba seraient plus porteuses si, de l’autre, la Maison-Blanche n’avait décidé, le mois dernier, de diaboliser le régime vénézuélien du président Nicolás Maduro.

Il est difficile de ne pas voir de la maladresse, ou sinon les vieux réflexes paternalistes revenir au galop, dans la décision de la Maison-Blanche d’identifier le Venezuela comme « menace à la sécurité nationale » et d’imposer des sanctions à sept hauts placés vénézuéliens pour violations des droits de la personne. Non pas que le régime Maduro ne mérite pas d’être sévèrement critiqué pour la violence avec laquelle il réprime les voix de l’opposition. Sauf que la manière étasunienne a fait resurgir de mauvais souvenirs dans la région, ceux d’une époque — qui n’est manifestement pas tout à fait révolue — où Washington n’en faisait qu’à sa tête dans son « arrière-cour ». Du Brésil au Mexique, les gouvernements ont dénoncé cette diabolisation et exprimé leur solidarité avec le Venezuela. Ce qui a carrément pris les États-Unis au dépourvu.

Vrai qu’il n’est pas dans l’intérêt du Brésil, grande puissance de l’Amérique du Sud, de mettre en péril ses liens économiques avec son voisin producteur de pétrole. C’est pour la même raison pétrolière que Washington s’emploie à saboter l’ennemi vénézuélien.

Le président colombien, Juan Manuel Santos, proche allié des États-Unis, a lui aussi bien mal réagi à l’imposition des sanctions, les qualifiant de contre-productives. Très juste. Et voici pourquoi : le gouvernement colombien mène à l’heure actuelle des négociations cruciales avec les FARC, la plus vieille guérilla du pays. Or, les pourparlers se déroulent à Cuba et bénéficient de l’appui capital de Caracas. Ce qui fait que sous le beau geste de M. Obama sur la question cubaine, il y a des incohérences.