Après le massacre

Irak, Syrie, Yémen, Kenya… En riposte au massacre effrayant à l’Université de Garissa, qui a fait 148 morts, des étudiants chrétiens pour la plupart, l’aviation kenyane a bombardé des positions du groupe islamiste al-Shebab en Somalie voisine.

L'attentat commis à Garissa jeudi dernier est le plus sanglant depuis l’attaque par al-Qaïda de l’ambassade américaine à Nairobi, en 1998. D’hier à aujourd’hui, il y a filiation. Apparus en 2006, les shebab formaient le clan le plus radical de l’Union des tribunaux islamiques (UTI) qui a tenu le pouvoir pendant deux ans et imposé la charia dans la plus grande partie de la Somalie, un pays en proie à la guerre civile depuis près de 25 ans. Le Kenya a longtemps eu la bonne idée de se tenir à l’écart de la guerre civile somalienne, par souci d’éviter sa régionalisation. Mais il décide de s’en mêler en 2011 dans le cadre de la Mission de l’Union africaine en Somalie, en pensant pouvoir donner le coup de grâce aux shebab qui étaient en perte de vitesse. C’était évidemment sous-estimer leur pouvoir de nuisance.

C’est la deuxième fois en moins de deux ans que les shebab, qui se réclament d’al-Qaïda, se manifestent de façon aussi marquante et violente : en septembre 2013, ils attaquent le centre commercial Westgate de Nairobi. Le siège dure quatre jours et fait 67 morts.

Avec le résultat que le gouvernement kenyan se retrouve pris au piège, en quelque sorte, face à une organisation fanatique qui se sent investie de la responsabilité de résister à l’« occupant étranger » et qui s’estime en droit de le faire en semant une terreur épouvantable et sélective.

Mais c’est un occupant étranger (le Kenya a déployé 4000 soldats en Somalie) qui ne l’est qu’en partie, d’une certaine manière, vu l’histoire commune liant les régions frontalières des deux pays. Si 80 % des 42 millions de Kenyans sont chrétiens (surtout protestants), ils sont minoritaires à Garissa, capitale de la « Province nord-orientale » dont les habitants sont pour la plupart d’origine somalienne.

Par mesure de sécurité, le gouvernement kenyan affirme vouloir construire sur la frontière un mur de 700 km. Mais à quoi cela servirait-il exactement dans une région inondée d’armes ? Le projet est d’autant plus absurde que le cerveau de l’attentat commis à l’université serait un Kenyan originaire de Garissa. En fait, ils seraient des milliers de jeunes Kenyans de la communauté musulmane (11 % de la population) à s’être joints aux shebab.

C’est que, justement, les enjeux et les questions que soulève cet attentat insensé ne se résument pas à un affrontement entre shebab et forces gouvernementales. Il y a une longue tradition de coexistence — relativement — pacifique au Kenya entre la majorité chrétienne et la minorité musulmane, ce qui n’exclut pas que cette dernière soit victime depuis toujours de discrimination systémique. Coexistence inégalitaire, donc, et de plus en plus tendue dans les circonstances. Là comme ici, la majorité montre des signes d’intolérance, s’insurge de plus en plus, par exemple, contre le port du hidjab, en particulier dans les écoles, qui, au Kenya, demeurent en grande partie sous l’administration des églises. En même temps que, depuis une vingtaine d’années, la communauté musulmane s’affirme, devient plus fervente et, à juste titre, plus revendicatrice.

Avec la radicalisation dans les marges — au sein de chacune des communautés. Mombasa, deuxième ville du pays dont 40 % des habitants sont musulmans, a été ensanglantée depuis 2012 par une série de meurtres de leaders religieux, musulmans comme chrétiens. Face à ces dérives intérieures, le Kenya paraît dangereusement désarmé.

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