L’apathie

À l’issue de la conférence de presse tenue vendredi par la FTQ-Construction pour déplorer la faible place faite au français sur le chantier du CHUM, le porte-parole du consortium qui pilote le projet a eu cette réaction : « Il y a des problèmes pires que ça », a-t-il dit à La Presse.

Comment s’en étonner : à l’aune du court terme, dans une société tout-à-l’économie comme on le voit chaque jour davantage au Québec, oui, il y a toujours plus urgent que la langue. L’efficacité, n’est-ce pas, c’est de suivre les maîtres économiques : le chantier du CHUM relève d’un consortium international — Collectif santé Montréal (CSM) qui regroupe des entreprises britanniques et espagnole —, ainsi la direction des travaux se passera souvent dans les faits en anglais. Que les employés unilingues francophones suivent. Air connu, air vieillot ? Oui. Sauf qu’on appelle cela aujourd’hui la mondialisation et qu’il faut faire avec, semble-t-il.

On dira que l’affaire est tout autre, mais on nous permettra de faire un rapprochement avec un texte du diplomate Michel Leclerc publié dans notre section Idées de vendredi pour souligner la Journée internationale de la francophonie (occasion aussi de la sortie de la FTQ-Construction). M. Leclerc relevait la « spectaculaire régression » du français à l’Union européenne, reflet même, sous couvert de pragmatisme, d’une « anglobalisation » devenue la mode en Europe, et particulièrement en France, signe d’une « érosion progressive de la langue en tant que facteur identitaire ». L’usage du français, ajoute l’auteur, n’arrive maintenant à s’imposer que s’il est « encouragé par une forte volonté politique ».

Cette volonté est au coeur de l’approche québécoise, qui s’est traduite sur le plan législatif par l’adoption de la loi 101. Mais depuis, il y a étiolement de la volonté politique, symbolisée par l’attitude même du premier ministre Philippe Couillard en Islande, et lente érosion du français comme langue principale de travail à Montréal, due notamment, a-t-on déjà expliqué, au statut international de la ville. Or le monde est désormais tout voué à « l’anglopuissance », pour reprendre un autre terme de M. Leclerc.

Le CHUM en est un exemple : entre les normes et la pratique, l’anglais finit par dominer. En 2012, il y avait eu dépôt de plaintes à l’Office québécois de la langue française, à la suite de quoi le consortium avait affirmé s’être amendé. Un an plus tard, la situation sur le chantier n’avait guère changé, révélait Le Journal de Montréal ; CSM s’était de nouveau engagée en faveur du français. Mais le temps a passé et, sur le terrain, la langue des directives reste l’anglais. Aux employés de se plaindre, répond aujourd’hui CSM. Comme si on pouvait se passer d’une « forte volonté » institutionnelle ou politique. Mais existe-t-elle encore ?


 
15 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 23 mars 2015 00 h 03

    C'est clair que non

    il ne faut surtout pas déterminer nous-mêmes les règles du jeu en matière de langue de travail dans un chantier que nous payons de nos poches. Voyons donc les autres sont plus important que nous.

    Quoi, qu'est-ce que c'est que ce mot? Nous?

    • Robert Beauchamp - Abonné 23 mars 2015 09 h 23

      Et de toute façon notre Premier ministre a même recommandé aux balayeurs d'apprendre l'anglais au cas où ils auraient à communiquer à un patron anglo. Alors, à quoi d'autre devons-nous nous attendre?
      Et quel sens devons-nous doner à l'utilisation du nous? C'est pourtant simple: lorsqu'il s'agit de reproches, ou de devoir s'adapter, ou de devoir changer nos attitudes envers les autres, de parler la langue de l'autre, c'est NOUS. Quand on parle de démocratie, de droits, de privilèges, de discrimination positive, d'institutions développées au fil des ans par nos nombreux et lourds impôts alors le EUX devient NOUS.
      Robert Beauchamp

    • Benoît Cazabon - Abonné 23 mars 2015 17 h 50

      L’anglais règne sur le nouveau CHUM
      Le Québec ne peut pas réaliser en 2015 ce qui était pratique courante dans les années 1970 pour la construction de la plupart des édifices de l’université de Moncton. Les contrats se rédigeaient en français. Les soumissionnaires devaient pouvoir parler français. On y travaillait en français. Il est où le problème à l’OQLF?

      Benoît Cazabon
      Gatineau

  • Yves Côté - Abonné 23 mars 2015 04 h 32

    Questions aux syndiqués...

    Est-ce par la recherche d'intérêts personnels à courte vue que les dirigeants des syndicats ont aussi abdiqué de la francité québécoise ?
    Moi qui me rappelle l'implication et la force que nos anciens chefs syndicaux savaient mobiliser sur la question de la langue (entre autres, il me semble me rappeler de certaines prisent de parole bousculantes de Fernand Daoust), je me pose très sincèrement la question de la collaboration de certains actuels à notre anglicisation progressive.
    Serions-nous simplement tous devenus que des lavettes ?
    Debout les syndiqués !
    Voulez-vous donc que votre propre société se contente de mourir de confort ?
    Et bien je vous le dis comme je me pense : on dirait bien que c'est le cas.
    Crever avec le sourire figé est-il devenu le comble du bonheur ? Agoniser avec plein d'argent dans vos poches personnelles fut-il votre projet de vie ? Alors que vos propres enfants ignoreront tout de ce que nous et nos Anciens avons fait pour que le français puissent encore aujourd'hui, ne serait-ce qu'être bégayé chez nous ?
    Comme bous le demandait avec tant d'ironie et de pertinence Yvon Deschamps il y a quelques années de cela (quelques ou plusieurs ???) : Les unions, qu'ossa donne ?
    Oui, qu'ossa donne quand en plus de ne pas savoir mieux parler sa langue qu'hier, notre peuple ne sait même plus en défendre ces fondements-là pour lesquels, pourtant, il a tant sacrifié de lui et des nôtres ?
    Comme si non-seulement on n'était pas tanné de mourir mais qu'en plus, on en était maintenant à y ajouter un "Merci ben gros boss !"...

    • Sylvain Deschênes - Abonné 23 mars 2015 13 h 10

      Quand même curieux de vilipender les syndicats alors que ce sont les seuls qui dénoncent.

    • Yves Côté - Abonné 24 mars 2015 04 h 45

      Monsieur Deschênes, merci de me donner l'occasion de préciser ma pensée.
      Le discours et les grandes déclarations ne sont rien si l'action est en panne...
      C'est bien beau dénoncer, mais lorsque de toute évidence rien ne bouge, il faut agir. Autrement, la dite-dénonciation ne fait que participer au statu quo en se donnant bonne conscience.
      Ce dont nous avons besoin au Québec, dans tous les domaines et en commençant avec la langue française qui n'arrête plus de s'étioler en faveur de l'anglais, ce n'est pas des déclarations vertueuses, c'est de l'action.
      La vertue, personne n'est contre. Mais notre peuple est en train de crever de vertue...
      Alors, si on essayait maintenant une autre méthode, par exemple celle des étudiants, exactement comme on l'a fait à une époque où on se dorlotait passablement moins qu'aujourd'hui, peut-être que les choses bougeraient un peu plus au sujet du français au Québec ?
      Pensez pas ?
      Salutations républicaines, Monsieur.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 23 mars 2015 06 h 05

    400 ans

    Ça a pris 400 ans avant que la mère patrie s'y frotte à cet anglais qui nous ronge depuis tout ce temps.

    Comment réagira notre gouvernement «provincial» ? Ira-t’il voir comment les français s’en occupent de ce problème, lui qui le connait depuis la nuit de nos temps ? Juste pour voir quelle idée lumineuse (que nous n’aurons jamais pensée) ils trouveront pour s’en défendre, ces nouveau arrivés dans ce marasme ? Une petite loi 101, peut-être ?

    Trouvez pas que ça sent le retour des années 50 dans les environs quand ça prenait un forman bilingue pour traduire ?

    Une chose est certaine : Ce gouvernement «provincial» actuel n’a de conseil à donner… à personne.

    PL

    • Gilles Théberge - Abonné 23 mars 2015 09 h 17

      J'ai une idée: on sait que le gouvernement actuel n'aime pas, sauf en certains dossiers, comm la santé, utiliser les méthodes coercitives.

      Sur le sujet de la langue quand la St-Pierre était responsable de l'Office de la langue, elle avait imaginé une méthode efficace, faire distribuer des dépliants publicitaires et des feuillets pour inciter les unilingues anglais aux vertus du bilinguisme dans les petites entreprises.

      On sait à quel point ce fut efficace et on n'eut pas besoin de renforcer la Charte. Ouf

      Alors voici quoi faire. Un dépliant promotionnel adressé particulièrement aux jeunes qui se destinent aux métiers de la Construction. Ce serait signé par Couillard et Weil conjointement. Et ça inciterait les jeunes Québécois à être bilingue.

      Le dépliant contiendrait une menace; si vous l'êtes pas vous ne pourrez pas travailler dans les chantiers publics.

      En sous-texte on dirait aussi que nous sommes tellement respectueux des droits individuels des compagnies, qu'on ne veut pas les obliger à parler français. Ils perdraient leur caractère "inne taire national".

  • Jean Lapointe - Abonné 23 mars 2015 08 h 53

    C'est de l'aplatventrisme.

    «Comme si on pouvait se passer d’une « forte volonté » institutionnelle ou politique. Mais existe-t-elle encore» (Josée Boileau)

    Rappelons-nous que pendant la dernière campagne électorale, le candidat Philippe Couillard a dit que le personnel des grandes entreprises devait connaître l'anglais pour pouvoir comprendre ce que leur disent leurs patrons et que ses membres devraient donc l'apprendre (ce n'est pas les termes exacts mais je pense avoir retenu l'essentiel de ce qu'il a dit).

    On ne peut pas être plus colonisé que cela.

    Colonisé dans le sens où il se voit avec les yeux des autres, les yeux des dominants.

    C'est de l'aplatventrisme.

    Si nous voulons survivre comme nation francophone, si nous voulons que le français soit véritablement la langue commune au Québec, il ne faut sûrement pas compter sur les «libéraux»de Philippe Couillard.

    De toute évidence, le gouvernement actuel ne s'offusquerait pas dutout du fait que les francophones soient noyés dans le grand tout canadien. Il semble même le souhaiter.

    Alors, s'il y a encore des Québécois et des Québécoises qui veulent non seulement survivre mais vivre pleinement en tant que francophones, ils et elles devraient savoir ce qu'ils et elles devront faire lors des prochaines élections.

  • - Inscrit 23 mars 2015 09 h 07

    "Tout -à-l'argent"

    Nous avons présentement au Québec un gouvernement qui gouverne dans une ornière très étroite et qui prétend être centré sur l'économie. Il est en réalité centré sur l'argent et une vision étroitement comptable de l'économie. Car l'économie est beaucoup plus large qu'une comptabilité à courte vue. Prioriser l'économie c'est aussi au Québec prioriser la culture des travailleurs, et au premier chef, la langue française, qui est le véhicule culturel de la société québécoise. en privilégiant l'anglais dans le milieu du travail, on nuit à l'essor de l'économie au Québec.