Reconfessionnalisation

Un des éléments centraux de la déconfessionnalisation du système scolaire québécois, le programme Éthique et culture religieuse (ECR) pourrait paradoxalement devenir un facteur subtil de reconfessionnalisation. La faute à qui ? La Cour suprême.

N'ayant pas lu le jugement, le ministre de l’Éducation François Blais, habile, s’est rabattu sur une métaphore, jeudi à l’Assemblée nationale, pour commenter la décision de la Cour suprême dans le cas de l’école secondaire Loyola : « La Cour a l’habitude de fermer des portes, d’en laisser certaines ouvertes et d’en ouvrir d’autres. » Or une porte, ouverte jeudi, a de quoi inquiéter.

Loyola n’a jamais voulu donner le fameux cours ECR. Elle a commencé par demander une exemption. Celle-ci lui a été refusée ; elle a ensuite offert au gouvernement un « programme de remplacement ». Autre refus. Ce programme était, au sens du ministère, « fondé sur la foi catholique et [avait] pour principale finalité la transmission des croyances et convictions catholiques ». Loyola va devant les tribunaux. On est en 2008. Après un ping-pong devant la Cour supérieure (qui donne raison à Loyola) et la Cour d’appel (qui lui donne tort), la Cour suprême coupe la poire en deux dans un jugement sophistiqué (au sens péjoratif) : c’est oui et non. Oui pour enseigner selon le prisme catholique les portions éthiques sur le catholicisme ; non pour enseigner les autres religions de la même manière. Il faudra être neutre, factuel. Étrange : le plus haut tribunal instaure une géométrie variable dans l’enseignement d’ECR en fonction de la religion enseignée.

Après tout, opine la cour, « enseigner les valeurs éthiques d’autres religions est en grande partie une démarche factuelle ». On a envie de répondre : en revanche, pour un professeur croyant, enseigner la sienne risque de ne pas l’être ! Et c’est là la brèche que ce jugement opère dans l’essence même d’ECR. Et cela qui risque d’entraîner d’importants problèmes d’application.

Par exemple : un enseignant croyant catholique sera-t-il porté à présenter les zones d’ombre de l’histoire de sa religion ? À l’école Loyola, parlera-t-on des Croisades et de l’Inquisition ? Peut-être bien, mais les chances sont minces que les élèves aient accès à une « description neutre des coutumes et des pratiques », de l’histoire d’une religion en laquelle un professeur croit. Et les élèves issus de familles non religieuses, devant ces mêmes professeurs croyants ? Ne retournons-nous pas, avec ce jugement, à des situations d’avant la possibilité que ce même type d’élèves soient exclus des « cours de catéchèse » ?

En raison d’une conception de la liberté de religion semblant au sommet d’une hiérarchie des droits, la Cour s’est empêchée de suggérer que les organisations religieuses puissent, en dehors des heures normales, donner des cours de religion à l’école. Elles peuvent actuellement en plus en donner dans leurs lieux de prière.

Que fera le gouvernement libéral face à ce jugement bancal ? « Mon appui à ce cours [ECR] est indéfectible », a affirmé le ministre Blais, après avoir fait l’éloge de son maître, le philosophe Georges Leroux, concepteur du cours ECR (et aussi collaborateur du Devoir). Cet appui indéfectible conduira-t-il à l’invocation de la clause « nonobstant » afin de déroger à ce jugement ? La question se pose. Le cours ECR a bien des défauts (flou en raison des « compétences », peu de place à l’athéisme, multiculturalisme bonbon, etc.), mais il a fait l’objet d’un consensus dans un Québec ayant soif de laïcité.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

45 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 20 mars 2015 06 h 20

    Que le ministère de l'Éducation surveille les écoles confessionnelles...et fasse appliquer le droit

    Selon moi, l'importance pratique accordée par une institution d'enseignement privée catholique à la qualité de l'enseignement du programme d'éthique et de culture religieuse dependra beaucoup de l'ouverture d'esprit de l'employeur d'un enseignant et de l'enseignant lui-même. Et l'ouverture d'esprit de l'employeur dépendra de celui des parents et des élèves: pourquoi envoient-ils leur enfant dans cette institution et, à la maison, comment vit-on la religion et la diversité religieuse ? Dans le Québec catholique d'aujourd'hui, il pourrait s'agir simplement d'une matière comme une autre. Pour d'autres religions et ailleurs au Canada, je l'ignore. Ce que je redoute, c'est que plusieurs écoles confessionnelles fassent, plutôt ce qu'elles veulent, dérogation ou pas, quitte à fonctionner illégalement. Dans leur cas, elles pourraient même privilégier l'enseignement de la religion, leur religion, à celui de matières de base comme le français et les mathématiques.

    • Gilles Théberge - Abonné 20 mars 2015 09 h 28

      Non, non et non. Non, que le gouvernement ferme les écoles confessionnelles.

      La religion n'a pas sa place dans le système d'éducation. Le cas qui vient de se produire c'est le bout du bout de l'énhaurme iceberg qui va bientôt déchirer la coque fragile du vaisseau institutionnel qu'est notre système d'éducation.

      Ce nouveau chantier de démolition est funeste et peut être létal pour la marche que nous avons entreprise vers une souhaitée laïcisation de notre société.

    • Claude Bernard - Abonné 20 mars 2015 09 h 49

      Une école religieuse neutre, n'est-ce pas un oxymore?
      Si on choisit d'envoyer ses enfants dans une école privée religieuse, on peut s'attendre à ce que l'enseignement soit plus ou moins biaisé en faveur de la religion dominante.
      Je ne voit pas très bien quel tord cela cause à la société; sauf pour les ¨tolérance zéro¨ de la laïcité qui vont y voir un complot du multiculturalisme et du Gouvernement des Juges, sans parler de l'imposition imminente de la Sharia, qui va en faire un plat?
      La religion catholique fait partie de l'identité de la culture dominante au Québec et le retour en force de notre insécurité identitaire devrait nous rendre enclins à protéger cette racine de notre souche majoritaire, même si on est athée et indépendantiste.

  • Michel Lebel - Abonné 20 mars 2015 06 h 36

    Une bonne décision

    Il ne s'agit pas ici de reconfessionnlisation, mais tout simplement de reconnaître que le caractère confessionnel d'une école privée est quelque chose qui a une portée, qui a un sens, que ce n'est pas du bidon! Je dis bravo! C'est un bon jugement. J'ai toujours pensé que le cour ECR, à certains égards, pouvait entrer en conflit avec la liberté de religion d'une institution scolaire confessionnelle privée.

    Dans certains milieux québécois, peu sensibles ou hostiles à a question religieuse, ce jugement de la Cour suprême sera mal reçu ou incompris. La "soif de laïcité... devra tenir compte de la liberté de religion nous rappelle justement le plus haut tribunal du pays. Celui-ci joue ici précisément son rôle de protection d'une minorité.

    Michel Lebel
    Ancien professeur des droits et libertés de la personne

    • Bernard Dupuis - Abonné 20 mars 2015 09 h 10

      Vous n’ignorez sans doute pas qu’au Québec le terme «école privée» est ambigü et même un oxymoron. Ce qu’il faut savoir c’est que cette prétendue école privée est subventionnée à 60% sans compter les extras relatifs à la construction d’infrastructures comme des piscines et les gymnases, etc. Si ces écoles étaient véritablement des écoles privées, il serait plus difficile de vous donner tort. Toutefois, dans le contexte québécois, ces écoles largement subventionnées ne peuvent se comporter comme si elles n’avaient de comptes à ne rendre à personne.

      Comme dit le proverbe : «Elles ne peuvent prendre le beurre et l’argent du beurre». Il ne suffit pas de réclamer du «privé» pour se dédouaner de toute responsabilité sociale dans un contexte politique comme le Québec.

      Bernard Dupuis, 20/03/2015

    • Michel Lebel - Abonné 20 mars 2015 09 h 33

      @ J.Lavallée et B.Dupuis,

      C'est un jugement fort subtil qui a été rendu par le tribunal. Le cour ECR continuera à s'appliquer à cette école, mais pas en ce qui concerne le catholicisme. C'est bien logique: il serait bien absurde, voire incohérent, pour une école spécifiquement catholique de ne pas privilégier le catholicisme comme religion.
      Chaque pays a sa façon particulière de traiter les écoles privées, subventionnées ou pas, de même que l'enseignement ou non de la religion dans les écoles publiques ou privées. Autant de pays, autant de façons de faire. L'histoire et la culture jouent un rôle déterminant dans ces choix. Le Québec a fait les siens.

      M.L.

    • Yves Archambault - Abonné 20 mars 2015 09 h 45

      Avec tout mon respect pour votre opinion, je suis totalement en désaccord avec cette dernière. Le caractère religieux d'une école (catholique, musulmane ou autre) ne devrait pas interférer avec le contenu académique découlant des programmes définis par le ministère de l'Éducation. L'éducation religieuse que veut donner cette école devrait se faire par des canaux autres que le canal académique. Et de vrais professionnels de l'enseignement devraient pouvoir dispenser le cours ECR de la façon qu'il se doit. Il me semble que, dans pareille situation, tout et tous seraient respectés.

      Yves Archambault
      Québec

    • Pierre Bernier - Abonné 20 mars 2015 11 h 52

      Hum !

      4 fringants juges de la Cours suprême ne lisent pas les journaux, voire ses propres décisions antérieures?

      Cela promet pour la « neutralisation » des enseignements justifiant le retour aux « croisades » ? Voire l'embrigadement pour aider à l'élimination des mécréants ?

    • Bernard Dupuis - Abonné 20 mars 2015 13 h 16

      À M. Lebel.

      Quand vous dites que «Chaque pays a sa façon particulière de traiter les écoles privées...», il y a encore ambiguïté. Il est vrai que l'histoire de l'école «privée» est bien particulière lorsqu'on parle du Québec. Toutefois, elle est bien différente de celle de l'Ontario. Comme la plupart des juges de la Cour suprême proviennent du Canada hors Québec, on peut se demander quelles connaissances ils ont réellement de cette histoire particulière du Québec. Savent-ils que pour avoir un permis les écoles «privées» du Québec s'engagent à fournir aux élèves les mêmes programmes de base que ceux du système public?

      Je ne crois pas que cette obligation existe en Ontario où les écoles privées sont des écoles privées authentiques. Dans ce dernier cas, les écoles privées peuvent faire fi de l'enseignement commun. La Cour connaissait-elle cette différence entre le Québec et le Canada?

      Bernard Dupuis, 20/03/2015

    • Michel Thériault - Inscrit 20 mars 2015 18 h 37

      M. Lebel, une personne ayant le moindrement de jugement et de rationalité se rangera à coup sûr du côté de la laicité.

    • Michel Lebel - Abonné 20 mars 2015 22 h 31

      @ Michel Thériault,

      La rationalité n'est pas tout! Il y a aussi la transcendance, ce qui dépasse l'horizon immédiat de l'Homme! Quant au jugement, personne en a le monopole!! Par exemple parmi d'autres, il arrive assez souvent qu'un jugement d'un cour "x" est rejeté par une cour d'appel...!


      M.L.

  • Michel Thériault - Inscrit 20 mars 2015 07 h 14

    C'est ce qui arrive...

    ...quand un peuple (en sommes-nous encore un ?) n'est pas assez courageux pour se gérer soi-même et laisse le soin aux autres de le faire. Endurons maintenant.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 mars 2015 10 h 25

      Vous avez 100% raison:manque de courage et surtout de vision.Pauvre de nous. J-P.Grise

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 20 mars 2015 11 h 21

      "La vie est un combat"

      Pour vivre sur cette planète et donner la chance aux générations qui nous suivent de poursuivre le vrai combat qui regaillardit (jamais
      la guerre qui finit toujours par faire mourir), la nation québécoise, en majorité, doit accepter de se battre intellectuellement chaque jour pour conserver notre langue, notre culture et notre histoire.

  • Johanne St-Amour - Abonnée 20 mars 2015 07 h 44

    Vous oubliez les discriminations envers les femmes et les homosexuels

    Dans votre liste de zones d'ombre, vous oubliez les discriminations envers les femmes, les homosexuels et les crimes sexuels et autres de la plupart des religions!

  • Gilles Delisle - Abonné 20 mars 2015 07 h 55

    Reconfessionnalisation et retour en arrière!

    Au Québec, on a toujours eu de la difficulté avec l'avancement de notre société. En politique, depuis les 60, on a eu le gouvernement Lesage pendant quelques années, qui avec son équipe avait fait avancer le Québec de belle facon, tout comme en 1976, avec René Lévesque. Mais entre le règne de ces deux gouvernements productifs pour la société québécoise et par la suite, il n'y a rien eu de significatif à part le recul des gouvernements complices de ceux d'Ottawa. En éducation, la même tendance se dessine, il y a eu, sous la ministre de l'Education , Mme Marois, un grand pas en avant avec la création des Commissions scolaires linguistiques, faisant avancer le Québec vers la modernité et la laicité, laissant derrière nous les commissions scolaires confessionnelles. Aujourd'hui, c'est la Cour Suprême du Canada, donc étrangère à la nation québécoise, qui vient nous faire reculer dans notre cheminement, ce n'est pas la première fois. Déjà, certains groupes religieux , comme les Juifs avaient imposé leur cadre pédagogique aux ministres de l'Education incapables qui se sont succédés, mais d'autres groupes religieux pourraient demander aussi la liberté d'enseigner leur religion, contribuant ainsi à la "babelisation" de notre société.