Régression politique

Victoire inattendue du premier ministre Benjamin Nétanyahou et de son Likoud, mardi en Israël. Ces élections préfigurent probablement, ce qui est navrant, la formation d’un gouvernement de coalition encore plus tiré à droite que ne l’était le précédent. Et ce faisant plus intraitable que jamais.

Dans le scénario plus pessimiste, le Likoud et l’Union sioniste formeraient un gouvernement d’union nationale qui aurait au moins, si ce n’est que potentiellement, l’avantage d’éloigner l’extrême droite de l’exercice du pouvoir. Mais il ne faut trop pas y compter. De toute façon, « Bibi » Nétanyahou, premier ministre depuis 2009, l’a toujours écarté. L’idée est complètement étrangère à son champ idéologique. D’autant plus, en l’occurrence, qu’une bonne partie de l’électorat de la droite dure, moins enclin à s’éparpiller parmi des petits partis, a voté « utile » en se ralliant au Likoud. Théoriquement, « Bibi » pourra assez aisément atteindre la majorité nécessaire des 61 sièges à la législature en réunissant autour de sa démagogie guerrière et alarmiste le parti Kulanou, une nouvelle formation de centre droit axée sur les questions socio-économiques, et ces vieux alliés que sont les ultranationalistes du Foyer juif et d’Israël Beiteinou et les ultraorthodoxes du Shass et de la Liste unifiée de la Torah. Affolante perspective.

Les sondeurs — et beaucoup d’analystes — ont donc eu tout faux, qui annonçaient une victoire de la gauche portée par l’Union sioniste, parti bicéphale du travailliste Isaac Herzog et de la mouvante Tzipi Livni, ex-ministre de la Justice sous Nétanyahou. Gauche fort modérée, ashkénaze et élitiste, il est vrai, mais dont la montée — elle n’a tenu le pouvoir que deux fois depuis 1977 — laissait tout de même entrevoir un espoir d’éclaircie dans le ciel bouché de la politique étrangère israélienne.

S’il est entendu, au demeurant, que les juifs israéliens vivent dans un environnement géopolitique hostile, il reste que ce ne sont pas du tout les enjeux de sécurité qui ont dominé la campagne, mais ceux plutôt de justice sociale et de cherté de la vie. En fait, la campagne s’est déroulée dans l’occultation totale de la question palestinienne. Or, les sondages le donnant perdant, Nétanyahou a commencé par se rendre au Congrès américain pour défier Barack Obama et prophétiser l’apocalypse si un accord international sur le nucléaire était conclu avec l’Iran, pour ensuite, le jour même du scrutin, rameuter sa base électorale en affirmant que la droite était menacée par les Arabes israéliens (20 % de la population) qui « s’en allaient voter en masse ». Le système électoral à la proportionnelle intégrale a bien des défauts, mais il a le mérite de représenter les choix des électeurs avec limpidité. Au final, c’est malheureusement mais très exactement cette instrumentalisation de la peur et des sentiments anti-arabes qui lui ont évité la défaite.

« Les Israéliens sont allés se coucher avec l’espoir du changement, ils se sont à nouveau réveillés avec le roi  Bibi , déplorait mercredi le quotidien Haaretz dans ses pages d’opinion. Les gens ont adhéré au pessimisme corrosif de Nétanyahou. » En éditorial, Haaretz ne désespérait pas de voir les jeux d’alliance faire en sorte que soit contrecarrée la formation d’un « gouvernement d’extrême droite ».

Au fond, Benjamin Nétanyahou est le digne représentant de notre époque, d’un environnement régional et international pollué par les logiques militaristes. Il est l’expression — gênante — d’une régression généralisée des démocraties, attaquées par les politiques d’austérité, d’un glissement universel vers la droite, y compris parmi ceux qui pensent encore à gauche. Sécurité versus enjeux sociaux ? « Il n’y a pas de plus grand ami d’Israël que le Canada », a twitté Stephen Harper, saluant la victoire de « Bibi ». Ils ont les mêmes méthodes et ça donne froid dans le dos.

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8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 mars 2015 06 h 21

    «Digne représentant de notre époque...

    ...pollué par les logiques militairistes, glissement universel vers la droite...» et tout cela profitera à qui? Vers une droite qui s'identifie par? Qui sert quel final objectif?
    Fort juste, monsieur Taillefer, «ça donne froid dans le dos» et cela fait peur. Mais pas du genre de peur dont se servent actuellement les conservateurs pour rester au(x) pouvoir(s).
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 mars 2015 06 h 37

    ???

    « Il est l’expression — gênante — d’une régression généralisée des démocraties, attaquées par les politiques d’austérité » (Guy Taillefer, Le Devoir)

    De cette citation, que décrypter, saisir ?

    A Que, depuis sa réélection, BiBi, jadis un exemple-modèle des démocraties (lesquelles ?) à suivre, serait, maintenant, l’antithèse ?

    B Que, par conséquent, Israël, tout comme un-peu au Québec ?, serait piloté et gouverné par des mesures d’austérité irresponsables, régressives, antidémocratiques ?

    C Que, devant, derrière ou à côtés d’Israël, la Communauté internationale serait comme en danger de survie lorsque, chaque fois, des « BiBi » (et autres notoriétés de l’État), se levant et se tenant debout, affirment, de fierté-ténacité, tout autant la légitimité que l’autodétermination d’Israël, de la Communauté juive ?

    Gênante régression ou allusion gênante ?

    ??? – 19 mars 2015 -

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 19 mars 2015 07 h 07

    Un géant aux talons d'argile

    L'insécurité en Israël découle de la guerre coloniale que ce pays livre en Palestine. Il y a soixante ans, l'ONU a voté une résolution en faveur de la création d'un état palestinien. Depuis ce temps, les Palestinens n'ont pas toujours été en révolte. Mais tous les prétextes sont bons depuis pour empêcher la réalisation de cette résolution et pour les déposséder de leurs terres.

    Il suffirait aux États-Unis de soustraire de leur subvention militaire annuelle (de plusieurs milliards de dollars), les sommes qu'Israël dépense pour la création et le maintient de ses colonies juives, pour qu'Israel y pense deux fois avant de poursuivre cette guerre coloniale (qui nous met à dos tous les pays arabes).

    On pacifierait ainsi tout le Proche et le Moyen Orient en quelques années.

    Mais les gouvernements Nord-Américains préfèrent appuyer aveuglément cette guerre coloniale et tenter de se protéger du ressentiment que cet aveuglément provoque.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 19 mars 2015 07 h 49

    Bien d'accord, il y a n'aurat pas de facile!

    Dommage que ce personnage soit reelu, c'est a ne rien comprendre, comment peut on brimer les droits des Palestiniens a ne pas avoir droit a leur Pays... surtout que ce dernier se reduit a peau de chagrin d'annees en annees..Pourtant j'aurai pense que la jeune generation le poids du passe parano en moins changerait le futur de ces 2 peuples. Il est etrange que 2 peuples pareils, religion, histoire,culture commune se detestent autant...pourquoi au fond ne decident ils pas de former un seul pays avec 2 langues officielles, et droits egaux... une utopie , dommage..

  • Luc Normandin - Abonné 19 mars 2015 08 h 07

    Triste...

    Mais combien lucide conclusion!