Les trois péchés

C’est l’aspect comique de la charge du maire de Saguenay Jean Tremblay contre « les Greenpeace et les intellectuels de ce monde » que plusieurs ont retenu. Au-delà de la manière et des propos risibles, la vidéo et les sorties de M. Tremblay soulèvent de vraies questions. Sur le fond de l’affaire, sur un style populiste contemporain et sur une inquiétante méfiance face au savoir.

C'est écrit dans la Bible ; neuvième commandement : « Tu ne mentiras point. » Le pieux maire, dans ses sorties, semble-t-il, n’a pas respecté cette règle chrétienne. C’est, ici, son premier péché. Rappelons qu’il a rendu Greenpeace responsable des pertes d’emplois récentes chez papier Résolu. Greenpeace a fait pression sur Résolu pour qu’elle récupère la certification Forest Stewardship Council (FSC) perdue récemment. Deux faits ont conduit à cette « dé-certification » : un différend avec les communautés autochtones et les risques pour le caribou forestier. Or, à propos de la norme FSC, M. Tremblay, sur toutes les tribunes, soutient qu’elle fut « inventée par Greenpeace ». Cela est totalement faux. FSC a été établie par un groupe de forestières, de commerçants et de représentants d’organisations environnementales et de droits de la personne formé en 1990. Le système de certification a été mis en place en 1993 lors d’une assemblée de fondation à Toronto. Pourquoi M. Tremblay désinforme-t-il de la sorte ?

Au mensonge, il ajoute la démagogie. Deuxième péché. Les méthodes criardes de Greenpeace peuvent être déplaisantes. Mais parler de « régime de terreur », comme il l’a fait est ridicule. « Des niaiseries », comme a bien dit le député Sylvain Gaudreault (à propos duquel M. Tremblay avait clairement manqué de « charité chrétienne », au moment de son accident de vélo…). Faire du groupe écologiste la seule et unique cause des pertes d’emplois dans cette région du Québec, c’est même dangereux pour la sécurité des verts. La logique complotiste du maire déshumanise ces militants, les qualifie de « fantômes » ; soutient qu’ils appartiennent à une organisation mystérieuse aux budgets infinis et aux tentacules transnationaux.

Troisième péché : les omissions de M. Tremblay. Pourquoi ne pas plaider pour une intervention du gouvernement conservateur fédéral pour aider le secteur de la forêt ? Parce que c’est un parti duquel M. Tremblay est proche et dont il a failli porter les couleurs ? On sait à quel point Ottawa a laissé tomber le secteur ces dernières années (préférant dépenser des fortunes pour les fabricants d’automobiles de l’Ontario). Pourquoi ne pas faire pression sur le gouvernement libéral à Québec afin de régler les différends avec les autochtones ? Parce que c’est un parti duquel M. Tremblay est proche et dont il a failli porter les couleurs ? Chose certaine, avec cette sortie, on est loin de cette « trêve » essentielle à une sortie de crise réclamée depuis décembre par le président du syndicat des travailleurs de Résolu, Alain Lampron.

M. Tremblay, enfin, s’en est pris à tous « les intellectuels » ; catégorie vaste et mal définie, on en conviendra… Sous cet anti-intellectualisme décomplexé se cache une méfiance à l’égard du savoir, des connaissances. Le scientifique en chef Rémi Quirion s’inquiétait récemment du phénomène : « Des résultats scientifiques très solides sont ignorés par une certaine fraction de notre population, que ce soit par rapport à la vaccination contre la rougeole ou aux changements climatiques. » Aux États-Unis, des mouvements, entre autres religieux, ont depuis 20 ans combattu et miné le discours scientifique public. Et nous voilà aux prises avec des cas de maladies qu’on croyait éradiquées. Il faut combattre la rougeole intellectuelle propagée par le maire de Saguenay.

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