Dérapages

Il faut bien de l’exaspération pour que des professeurs sortent sur la place publique afin de dénoncer l’intimidation qui se vit dans leurs facultés, sous le fumeux prétexte d’une pratique politique. Il ne faut pourtant pas un doctorat pour comprendre que des cagoules, des bâtons, du vandalisme ne servent à rien d’autre qu’à impressionner, faire taire, faire peur.

Dès sa création, l’Université du Québec à Montréal a été identifiée aux manifestations qui dérangent, aux levées de cours, aux grèves, faits d’étudiants qui veulent changer le monde ou se défendre. La politique, c’est aussi contester, et le moment des revendications sert à la fois d’apprentissage et d’inscription dans une société, à l’encontre de l’indifférence et du repli sur soi qui guettent constamment. L’UQAM et son personnel ont appris à vivre tant bien que mal avec ce bouillonnement, et les étudiants qui fréquentent l’établissement en connaissent la réputation. Chacun est pour ainsi dire prévenu.

Depuis peu se sont toutefois ouvertes de sérieuses brèches dans ce contrat implicite : le recours à une violence qui serait dénoncée si elle survenait ne serait-ce qu’une fois dans tout autre milieu (au travail, en famille, sur la rue…) que des associations étudiantes justifient pourtant avec des arguments fallacieux pendant que direction et syndicats gardent le silence.

Se promener masqués, casser des vitres, verser de la peinture, interrompre brutalement un cours en y entrant par dizaines, cela s’appelle jouer les fiers-à-bras. Y voir « des actions politiques denses et inclusives », « le droit de bousculer l’ordre établi », comme on le lit dans la lettre d’étudiants de la Faculté de science politique et droit de l’UQAM en réplique à des professeurs qui dénonçaient au Devoir l’intimidation qui a cours, c’est faire triompher la loi du plus fort et l’autoritarisme. Quiconque y décèle un modèle d’action politique devrait relire son histoire du XXe siècle…

Il est injuste pour les étudiants eux-mêmes, même les plus militants, d’accepter n’importe quoi au nom de la démocratie étudiante. Le printemps 2012 a laissé des traces, mais qui devraient être celles de la conscientisation sociale, pas de l’adoption des méthodes les plus déplorables (du type de celles qui ont été dénoncées quand elles étaient le fait des forces policières) qui étaient jusque-là absentes des établissements d’enseignement.

Ces dérives découlent en fait d’un débat majeur soulevé pendant le printemps érable et qui est depuis resté en plan : celui du droit de grève étudiant, dont l’existence a été contestée pour la première fois par le gouvernement Charest et devant des tribunaux en 2012. Une porte complètement nouvelle venait de s’ouvrir en matière légale. On l’a vu cette semaine alors qu’un étudiant cherchait à bloquer une assemblée générale par voie d’injonction, encore du jamais vu, mais qui se reverra, car flou juridique il y a. Ce flou avive les tensions.

Il est donc temps à la fois de reconnaître le droit de grève étudiant et de le baliser. Dans un rapport étoffé, la clinique Juripop avait à cet égard proposé, à l’hiver 2013, différents scénarios au ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, Pierre Duchesne. Le rapport suggérait minimalement un préavis, envoyé à tous les étudiants, avant la tenue d’un scrutin et le vote secret. Le ministre n’en a rien fait. Il y a un an, la commission Ménard sur le printemps étudiant y allait de la même recommandation. Le gouvernement libéral a toutefois rejeté le rapport avant même de l’avoir lu. L’inaction nourrira le cycle des injonctions et de la violence, avait pourtant prévu Juripop. Elle avait raison. Pour en venir à bout, il faut des règles. C’est un beau mandat pour un ministre de l’Enseignement supérieur… quel qu’il soit.

15 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 février 2015 03 h 13

    Enquête...

    Merci Madame de cet article qui replace les choses dans l'ordre.
    La violence n'est pas un mode d'expression acceptable dans une société démocratique.
    Surtout lorsqu'elle n'est qu'une dérive aussi opportuniste qu'obscure dans son organisation et son déclenchement.
    Le temps d'enquêter a sonné.
    Que nos dirigeants libéraux mettent en place les budgets et les ressources nécessaires pour faire toute la lumière là-dessus.
    Autrement, dans l'esprit des uns et des autres, leurs décisions et leurs comportements politiques feront qu'ils resteront aux premiers rangs de nos doutes d'une complicité plus qu'active...
    Merci de m'avoir lu.

  • Michel Lebel - Abonné 26 février 2015 05 h 49

    Pas d'interventions extérieures!

    C'est toujours la faute à un ministre ou à la loi!! Mais que l'université fasse vraiment son propre ménage! Sutout pas besoin d'interventions extérieures, sauf de la police, si nécessaire!

    Michel Lebel

    • André Nadon - Inscrit 26 février 2015 08 h 39

      Il ne faut surtout pas critiquer les ministres et le gouvernement libéral pour son refus de baliser par des lois et règlements le vivre ensemble dans les universités, tours d'ivoire de certains idéologues qui le soutiennent allègrement.
      On peut alors qualifier les opposants de légalistes.
      Surprenant pour un professeur émérite de droit.

  • Hélène Gervais - Abonnée 26 février 2015 07 h 55

    Je suis peut-être vieux jeu ...

    mais il me semble que des étudiants qui ont la chance d'aller à l'université, devraient y être pour étudier. Qui sont-ils alors ces supposés étudiants à vouloir tout contester, tout casser et ne pas suivre leurs cours, et empêcher les autres de le faire? Est-ce que vous ne seriez pas trop légers face à des sanctions contre ces supposés étudiants? Y a-t-il seulement des sanctions contre ces gens là?

  • Pierre Bernier - Abonné 26 février 2015 08 h 29

    "... il faut des règles " ?

    Malheureusement, le temps idéal pour la réfection de clôture (ou garde-fou)… n'est-il pas quand il fait beau ?

    L'Université, cette université ?, est-elle si dépouvue, même par beau temps ?

  • Nicolas Lefebvre Legault - Inscrit 26 février 2015 09 h 15

    Action-Réaction

    Les cagoules et les chahuts c'est nouveau. C'est vrai. Mais comme vous le dite, la répression aussi.

    Avant les mandats des associations étudiantes étaient respectés et quand il y avait grève, il y avait grève, point. Pas besoin de faire de chahut pour lever le cours et faire respecter le mandat. Aujourd'hui, quand l'opposition aux grèves n'est plus capable de réunir une majorité, elle demande des injonctions ou, pire, lance des pétitions pour dissoudre les associations (c'est le cas ce mois-ci dans deux facultés de l'UQAM).

    Même chose pour les masques, cagoules, foulards et compagnie. Avant, personne ne se faisait poivrer et gazer sur les lignes de piquetage. Au pire rudoyer un peu. Maintenant c'est autre chose. Ensuite, comme la mode est aux poursuites et que le fait de grève peut être l'objet de répression sévère, il n'est pas étonnant que les grévistes préfèrent rester anonymes.

    Personnellement, je refuse de jeter le blâme sur les étudiantes et les étudiants pour les dérives en cours. Elles s'expliquent aisément par le climat répressif malsain instauré par les autorités. C'est toujours comme ça avec les mouvements sociaux. La répression appelle la résistance. C'est aussi simple que ça.

    P.S.: Quand une lettre est initiée par un vice-doyen, n'est-il pas abusif de parler de lettre des professeurs. Aussi, pourquoi personne ne souligne le fait que les 14 signataires sont eux-mêmes minoritaires (les 25 autres profs de la faculté ne sont quand même pas tous et toutes terrorisés!)

    • Yves Côté - Abonné 26 février 2015 12 h 07

      Monsieur Lefebvre Legault, je vous invite à regarder les reportages et documentaires des années 50 à 80 pour juger de la "douceur" et de la "tendresse compréhensive" des forces de répressions de l'époque.
      Vous y verez ce que voulait dire tenir un piquet de grêve à cette époque qui vous semble idéale de vos parents et grands-parents...
      Comme des masses d'autres, j'ai connu cette époque idyllique à vous yeux et je n'ai, pas plus que les autres, jamais porté ni masque, ni cagoule, ni bandeaux (sauf pour essayer de ne pas être tenter de s'arracher les yeux et la gorge parce que saturés de lacrymo et autres douceurs dispersantes)...
      Mais je vous l'accorde, c'était une époque où ce sport du "vargage dans le tas" se faisait en direction d'une force policière tout-à-fait capable de répondre aux attaques ou de scab qui avaient pour véritables emplois réguliers d'être des videurs de club et des lutteurs (professionnels et semi-professionnels). Et jamais à ma connaissance en direction de nos semblables, surpris et désarmés; ainsi que la chose se passe aujourd'hui à l'UQAM.
      S'il fallait bloquer les entrées en signe de protestation et pour inciter à la grêve, nous nous levions si tôt le matin que nous nous y mettions juste après que le personnel d'entretien et de secrétariat ait fait son entrée au travail et généralement, nous ne mangions ni ne buvions pas de la journée, pour nous assurer ainsi de "l'étanchéité" la plus longue possible des blocages...
      C'est dire comment vos arguments d'aujourd'hui me semblent tout à fait, pour rester poli, significatifs du courage et de l'implication sociale bien relatifs des gens qui sont concernés par ce qui se passe à l'UQAM...
      Et encore, je vous invite à vous intéresser aussi à la tendre époque des grêves et des mouvements de foules protestataires des années 30.
      Je me devais de vous le dire pour que vous puissiez prendre un peu de distance avec cette supposée nécessité de quelques casseurs à cacher qui ils sont.
      Salutations Monsieur.

    • Mario Cyr - Inscrit 26 février 2015 16 h 39

      Monsieur Lefebvre Legault, merci d'apporter cet éclairage au débat.