Le mal absolu

Les guerres qui se poursuivent en Libye et en Syrie fabriquent leurs contingents de damnés de la terre qui n’ont qu’une obsession : aborder les côtes européennes de la Méditerranée. Retour sur le drame majeur qui… embarrasse !

Ils sont noirs, très majoritairement mâles, chétifs et assoiffés de dignité. À Lampedusa, soit l’île italienne qui est le point de chute ardemment désiré par ceux qui empruntent la route libyenne, les rescapés, les survivants, sont trois plus nombreux actuellement que ce que permet la capacité d’accueil du centre qui leur est réservé. Les autorités concernées sont si débordées, si démunies, qu’elles ne sont plus en mesure, tenez-vous bien, d’isoler les personnes atteintes par la gale, cette peste d’un temps dit moderne. Nous en sommes là : la gale !

Au cours de la dernière semaine, le nombre de personnes noyées par la violence de vagues atteignant parfois les 8 mètres a avoisiné les 400. Le total des individus secourus par la marine italienne ? Près de 4000. Dans un cas comme dans l’autre, on a pénétré le territoire du jamais vu. Autrement dit, il s’agit de records. Pourquoi avoir évoqué la hauteur de la vague ? Parce qu’elle en dit beaucoup sur la volonté souveraine de se libérer des chaînes de la fatalité, dans le sens le plus dramatique qui soit, qui émaille les quatre points cardinaux de l’Afrique subsaharienne en général et du Mali en particulier.

À cette évocation il faut absolument greffer un non-dit. On s’explique. Tous ceux qui parviennent sur les rives libyennes de la mer sont « déjà » des survivants. Car eux, les Noirs, ont réussi à traverser tout le pays et surtout à échapper aux balles des Arabes de Libye qui, dans la foulée de l’implosion de l’État, ont laissé le racisme latent s’exprimer par le recours au sang. Celui-ci, ce racisme à l’endroit des Noirs, distingue d’ailleurs tout le monde arabe. Il faut préciser, souligner, retenir que, selon les témoignages recueillis auprès de ces survivants, des centaines de ces Maliens, Nigériens et autres ont croulé sous les balles ou péri dans le désert. Autrement dit, à la bourse de la vie, ces derniers jonglent avec les fondements de la survie plus que quiconque sur la planète. Ce n’est pas tout.

Des rives orientales de la mer Égée, plus précisément des turques, nous parviennent régulièrement les échos d’une bassesse évidemment sans nom tant elle résume l’inhumanité. C’est bien simple, moyennant des pots-de-vin donnés à des responsables (sic) turcs, des groupes mafieux profitent à fond du désespoir des Syriens et des Irakiens. Comment ? Ils achètent aux enchères, selon une enquête remarquable de Mediapart, des cargos vétustes de 75 à 120 m, donc interdits de trafic, disséminés dans des ports turcs pour un prix variant entre 50 000 et 100 000 $. Après quoi ils vendent des droits de passage pour un total oscillant entre 4 à 5 millions. Bref, le bénéfice net est d’autant plus considérable que les vicieux de la circulation du capital entassent les abîmes du conflit syrien dans tous les espaces disponibles. On se souviendra que les capitaines d’au moins deux bateaux ont poussé l’horreur jusqu’à abandonner leurs passagers en vue de la côte italienne.

Le plus terrible dans cet aspect du dossier est qu’il va aller progressant. En effet, la cohorte de Syriens et d’Irakiens qui rêvent d’Europe augmentant sans cesse, elle est au diapason, pour ainsi dire, des flottes de navires délabrés qui croupissent en Turquie ainsi que dans certains ports grecs. On s’attend d’ailleurs à ce que l’efficacité déployée par les forces européennes chargées de surveiller les frontières routières de l’Union européenne (UE) favorise, par effet pervers, le chiffre d’affaires des pirates d’aujourd’hui.

On sait qu’au cours des vingt dernières années, près de 25 000 personnes sont mortes en mer. On sait également que les appels aux soutiens lancés avec raison par l’Italie ont été peu entendus, certains pays, notamment du nord de l’Europe, préférant évoluer à l’aune du splendide isolement. On sait enfin que Médecins sans frontières et Amnesty International ont martelé récemment que l’ampleur du désastre commandait un changement immédiat.

Bien. Dans un entretien à Mediapart, le maire de Lampedusa a soutenu que « lorsque les morts arrivent, on se sent vaincu. On se demande pourquoi rien ne change jamais. L’Europe est complètement absente — on n’a pas besoin d’être expert de la politique pour le comprendre. »

Pas besoin non plus d’être un grand sachem des trous noirs de la comptabilité pour rappeler que les sommes souhaitées sont toutes concentrées dans les coffres des évasions fiscales de HSBC, Crédit suisse et autres scélérats qui se nourrissent sur la bête.

À voir en vidéo