Après la pancarte…

Il a été beaucoup dit depuis l’attentat contre Charlie Hebdo que si les appuis posthumes sont de mise, ils auraient été encore plus appréciés avant, lorsque les forces vives de l’équipe travaillaient en dépit des attaques et des menaces de mort. Mais les « Je suis Charlie » des médias, des politiques, des citoyens ne seront pas trop tardifs s’ils sortent maintenant de la pancarte. L’affaire Badawi nous en donne l’occasion.

Dans un monde idéal, la mobilisation en faveur de la liberté d’expression pourrait être très large. Il était troublant de lire dans Le Devoir de mardi l’analyse de l’écrivain et militant mexicain Rafael Segovia : au Mexique, des journalistes sont harcelés, menacés, assassinés dans l’indifférence du reste du monde. Cette violence qui cherche à faire taire est imbriquée au quotidien de tant de pays que vu de loin s’en dégage un profond sentiment d’impuissance.

Sauf qu’une cause à la fois, on peut tout à fait agir, et il est grandement temps pour nos gouvernements d’être aussi Charlie qu’ils le prétendent. Que le Canada, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, John Baird, que le Québec, par la voix du premier ministre Philippe Couillard, qui a résidé dans ce pays, interviennent vigoureusement auprès de l’Arabie saoudite pour mettre un terme à l’absurde sentence imposée au blogueur Raif Badawi.

Les 50 coups de fouet qu’il a reçus vendredi dernier ne doivent pas, ne peuvent pas, être suivis des 950 autres auxquels il a été condamné, à raison de 50 par semaine, pour avoir appelé sur son blogue, en 2012, à plus d’ouverture à la diversité religieuse.

Ah, mais c’est qu’il n’est pas Canadien ce monsieur Badawi ! Dans les hautes officines, il semblerait que cela complique les interventions gouvernementales. Mais ce sont des balivernes. Sa femme et ses trois jeunes enfants ont trouvé refuge ici, à Sherbrooke, il y a un peu plus d’un an car menacés à leur tour après l’incarcération de M. Badawi. Si nous les avons accueillis, la logique veut que le Canada s’inquiète aussi de la source de leur persécution.

De toute manière, M. Badawi n’est pas non plus européen ou américain, et pourtant l’Union européenne et le département d’État américain ont pris fait et cause pour lui ces derniers jours et un pays comme la Norvège est mobilisé à son sujet depuis des mois. Du côté de l’ONU, le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme est intervenu auprès de l’Arabie saoudite. On est loin ici du prudent communiqué du très méconnu ambassadeur canadien pour la liberté de religion publié la semaine dernière !

Interpellés mardi à la suite d’une manifestation qui avait eu cours un peu plus tôt en faveur de Raif Badawi à Montréal, le premier ministre Philippe Couillard et le ministre fédéral Christian Paradis sont sortis de leur discrétion, trouvant inacceptable le sort réservé au jeune homme. On nous dit qu’on négocie en coulisse, mais on percevait quand même la prudence dans leurs propos. Il s’agit toujours du même exercice d’équilibriste : ménager ce partenaire commercial et grand ami pétrolier de l’Occident qu’est l’Arabie saoudite, en dépit de ses barbaries.

Aux pas feutrés de la diplomatie, qu’on nous révélait mardi alors que nous n’en avions eu jusque-là aucun écho, il serait grand temps d’ajouter un geste fort. À Sherbrooke, où la mobilisation a débuté l’an passé et où les manifestations d’appui ont maintenant lieu chaque semaine, notamment devant l’hôtel de ville, l’administration municipale était aussi restée silencieuse. Mais le réflexe Charlie l’a finalement rattrapée : elle a fait savoir la semaine dernière qu’elle adopterait à sa prochaine assemblée, le 19 janvier, une résolution d’appui au blogueur et elle soutient officiellement la campagne pour sa libération. Au tour de Québec et d’Ottawa de s’impliquer autant : Raif vaut bien Charlie.


 
25 commentaires
  • François Ricard - Inscrit 14 janvier 2015 04 h 31

    Harper et Couillard: appui au président égyptien

    Voici l’allocution du président égyptien Abd Al-Fattah Al-Sisi, prononcée le 28 décembre 2014 - récemment - devant les plus hautes autorités de l’islam de la Grande Mosquée d’Al Azhar, au Caire, qui est en même temps une des plus grandes universités islamistes du monde entier. C’est à partir de ce lieu que se définissent les plus hautes normes et la doctrine de l’islam. Al Azhar est pour l’islam ce que le Vatican est pour les catholiques.
    « Le problème réside dans notre idéologie. Cette idéologie a atteint un point où elle est une menace pour le monde entier. Il est inconcevable que 1.6 milliards de musulmans veulent tuer le reste de l’humanité, soit 7 milliards de personnes pour pouvoir vivre seulement entre eux. Je dis ces choses ici devant l’Al-Azhar, devant des religieux et des savants de l’islam.Vous devez vous opposer à l’idéologie actuelle avec fermeté. Laissez-moi vous le dire encore : nous devons révolutionner notre religion. Honorable imam de la Grande Mosquée Al Azhar, vous portez cette responsabilité devant Dieu. Le monde entier attend vos paroles, parce que la nation islamique est en train de s’effondrer et de s’autodétruire. Elle se dirige directement vers sa perte et c’est nous qui en sommes responsables.»
    il faut comprendre que l’islam est à la fois une religion et une idéologie. Une religion d’amour, de tolérance et de paix d’un côté - les versets de La Mecque - et une idéologie violente et barbare de l’autre - les versets de Médine. L’islam c’est le chaud et le froid en même temps. C’est un maelstrom, un capharnaüm. une auberge espagnole où tout un chacun - les pacifistes comme les violents - trouvent de quoi s’abreuver et manger.
    L’islam est schizophrénique. L’islam doit se réformer.
    Il faut que nos dirigeants donnent un fort appui au président égyptien.En retour, pourront-ils obtenir son appui dans le cas de M. Badawi.

    • Pascal Barrette - Abonné 14 janvier 2015 12 h 15

      Merci Monsieur Ricard de ce très pertinent extrait du président égyptien au «Vatican» de l'islam au Caire: «Il est inconcevable que 1.6 milliards de musulmans veulent tuer le reste de l’humanité, soit 7 milliards de personnes pour pouvoir vivre seulement entre eux… Laissez-moi vous le dire encore : nous devons révolutionner notre religion.».

      Espérons que les imams du monde entier vont faire écho à cette assertion apodictique.

      Pascal Barrette

    • Louise Martin - Abonné 14 janvier 2015 14 h 11

      Merci monsieur Ricard de ces informations. Sur quel site les avez-vous lus?
      Par ailleurs, je vous signale un site Slate.fr: L'Islam interdit-il les images de Mahomet?, 8 janvier 2015 par Grégoire Fleurot.
      Louise Martin
      abonnée

    • François Ricard - Inscrit 14 janvier 2015 15 h 56

      Mme Martin,
      Merci pour le lien

  • Normand Carrier - Inscrit 14 janvier 2015 07 h 04

    Pourquoi toujours l'Arabie Saoudite ?

    C'est ce pays qui préconise le whallabisme , un islamisme radical et qui tente par tous les moyens de l'implanter dans tous les pays musulmants .... Leur richesse pétrolière leur permettre de construire une grande quantité de mosqués mais a certaines conditions et c'est de faire la promotion de leur islamisme intégral .... Les États-Unies et la CÉE le savent mais c'est fou ce que la richesse pétrolière peut infléchir les esprits ...
    J'ai eu le privilège de visiter ce pays il y a plus de vingt ans et le manque de liberté et la facon dont les femmes étaient infériorisées m'avait sidéré et je constate aujourd'hui que ce pays n'a guère évolué et que les chatiments ancestrals n'ont pas évolué ....
    Mais nous avons la chance , sic et re-sic , d'avoir un premier ministre monsieur Couillard qui a ses entrés avec les dirigeants princiers d'Arabie Saoudite et il pourrair surement intervenir auprès de ces contacts pour fair libérer monsieur Badawi ....

    • Olivier Mauder - Inscrit 14 janvier 2015 13 h 54

      En plus, cela n'a pas empêché notre premier ministre actuel, Couillard, d'aller faire de l'argent là-bas et enfin, de planquer son argent dans un paradis fiscal et de ne même pas payer d'impôts ici.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 janvier 2015 07 h 17

    Merci, madame Boileau

    Cela faisait déjà plusieurs mois que les amis de Raif Badawi essayaient d'alerter les médias et les gouvernements, sans grand succès. On peut chicaner, regretter. Mais agir. Raif vaut bien Raif.

    • Hélène Gervais - Abonnée 14 janvier 2015 07 h 55

      C'est bien le moins que nous défendions Raïf maintenant; un bloque pour la liberté de religion et être fouetté pour cela est terrible de nos jours. Pourquoi Raïf ne vient-il pas vivre ici avec sa famille?

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 janvier 2015 10 h 01

      Monsieur Raif est en prison pour 10 ans, madame Gervais. C'est sans doute une bonne raison de ne pas émigrer.

  • David Boudreau - Inscrit 14 janvier 2015 07 h 57

    Il n'y pas si longtemps, M. Couillard parlait des droits fondamentaux qu'il était prêt à défendre " over my dead body ". À suivre...

    • Nicole Moreau - Inscrite 14 janvier 2015 10 h 14

      c'est vrai et l'impact de ce châtiment si cruel sur cet homme sera beaucoup plus important, sa vie peut-être, au terme de ces 20 semaines de fouet.

      la vie est le premier droit fondamental et s'exprimer sur un blog ne vaut pas la torture, pas plus qu'une caricature ne vaut la mort des dessinateurs.

      c'est à espérer que M. Couillard le comprendra et agira en conséquence, que conclura-t-on s'il ne le fait pas?

  • Denis Marseille - Inscrit 14 janvier 2015 08 h 03

    Maintenant!

    Avez-vous lu la réponse à Couillard...

    Maintenant, il est temps de lui dire que ce n'est pas ce qu'on attend de lui. Désolé, lui dire n'est pas assez, il faut le forcer à nous écouter et ne pas le laisser tranquille tant que Badawi ne sera pas en sécurité. (On pourrait lui offrir le statut de réfugié politique, on en manque des hommes courageux ici.)