Pour la liberté d’expression, pour rester vivants

Que de mots en ce mercredi noir, que de photos, que de dessins, que de soutien. Mais tout en creux, le vide. Que reste-t-il au juste de la liberté d’expression dans nos pays qui s’en sont fait un repère de civilisation ?

Parler, s’exprimer au risque de la censure a accompagné les développements de la presse moderne, parallèlement aux tentatives menées par les pouvoirs, étatiques et autres, pour restreindre le foisonnement de la prise de parole par le truchement des arts, du cinéma, de la littérature. Le champ de bataille était clair, les protagonistes identifiés, il était possible de se battre pour la liberté.

La censure des pouvoirs a évolué, empruntant depuis plusieurs années déjà les formes de la mise en demeure. Celle-ci est devenue familière dans les salles de rédaction, qui savent y faire face. C’est souvent coûteux, parfois compliqué, mais le champ de bataille est clair, les protagonistes identifiés, il est possible de se battre pour la liberté.

Parfois, les attaques se faisaient physiques : bombes, tirs, vandalisme. La France a tout un passé à cet égard et ces dernières années, ce fut au tour de Charlie Hebdo et de Libération d’être touchés. Des menaces autrefois politiques qui portaient maintenant un nouveau nom : l’extrémisme islamiste, dont on avait vu les débuts lors de la fatwa lancée contre Salman Rushdie il y a 25 ans. Il y eut donc incendie pour l’un, tireur solitaire et peu cohérent pour l’autre mais fort d’appuis venus de partout, ni Charlie ni Libé n’allaient se laisser faire. Le champ de bataille était moins défini, le visage des protagonistes devenait flou, mais en continuant de publier, la bataille pour la liberté était toujours gagnée.

Aujourd’hui, c’est d’assassinats ciblés dont il s’agit. Des inconnus venus non pas pour faire peur mais pour tuer, en nombre. Où sont tout à coup les frontières du champ de bataille ? En sommes-nous tous devenus des protagonistes ? Et qu’est-ce donc que la liberté ? Mourir pour ses idées ne fait tellement plus partie de nos sociétés.

À la fin de 2014, quand Reporters sans frontières a publié son bilan annuel des journalistes tués dans le monde à cause de leurs activités, pas un pays occidental ne se retrouvait dans la liste. Même absence en 2013, et l’année d’avant, et les autres encore. Les pays où une presse libre amène le risque d’en mourir sont depuis si longtemps si loin que les journalistes qui là-bas ont appris à faire face au danger nous apparaissent moins des collègues que des héros pris aux pièges de guerres ou de dictatures.

Et voilà que pour vrai, pas que pour le symbole, tombent la France, terre de la satire, Charlie Hebdo, Charb, Cabu, Wolinski, des connus, pour quelques-uns du milieu des amis. C’est l’horreur, et nous sommes tous Charlie.

Mais après, qu’oserons-nous encore ? En ce jour d’attentat, des médias refusent déjà de publier des caricatures de Mahomet et l’on pressent que les gouvernements, si prompts sur le coup des événements à saluer la liberté de presse, n’auront encore qu’une réponse sécuritaire à opposer à l’extrémisme religieux. La logique même d’enfermement que combat Charlie Hebdo reste à l’oeuvre.

Il faut s’obliger, et il y a urgence, à garder les fenêtres ouvertes, que les idées circulent, que chacun trouve son ton, mais que les débats se fassent, que les opinions se confrontent et provoquent, surtout en matière religieuse, lieu des nouveaux tabous. Combler le vide de l’attaque contre Charlie Hebdo par les images et les mots, et les blagues, et que l’écho de nos voix et de nos rires nous garde, les garde, vivants.

En signe de solidarité

En mémoire des victimes de l’attentat de mercredi à Paris et afin de démontrer leur appui aux principes fondamentaux de la liberté d’expression, les quotidiens francophones du Québec ont décidé, de concert pour une très rare fois, de publier une caricature de Mahomet du journal satirique Charlie Hebdo. S’attaquer à quelqu’un simplement pour ses idées et ses opinions est une entrave inacceptable à la démocratie. Ces médias sont : Le Devoir, Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec, 24 Heures, La Presse, Le Soleil, Le Quotidien, Le Droit, La Tribune, La Voix de l’Est, Le Nouvelliste et Métro.


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