Là où ça craque

Le Québec commence l’année dans un drôle d’état, soufflé par les vents d’austérité qui viennent du gouvernement mais dont on ne sait trop encore s’ils nourriront les feux de la révolte ou s’ils les éteindront.

Longtemps tributaire de la comparaison avec les décennies 60 et 70, la mobilisation de masse au Québec a maintenant un repère contemporain : le printemps étudiant de 2012. C’est ce à quoi on pense quand les mouvements sociaux et syndicaux annoncent un printemps chaud, comme l’ont fait ces derniers jours la CSQ, la FTQ et la CSN lors de leurs rencontres de presse en début d’année.

Bien malin toutefois serait celui qui pourrait assurer que les rues seront envahies de façon si durable en 2015 que le gouvernement libéral en sera ébranlé. Après tout, le discours sur l’austérité a ceci de particulier que, en soi, il plaît. « La FTQ ne s’oppose pas au retour à l’équilibre budgétaire », disait d’entrée de jeu, dimanche, le président de la centrale, Daniel Boyer (en plaidant toutefois pour en ralentir le rythme). Et le gouvernement sait bien que, dans la somme des mesures qu’il a lancées tout au long de l’automne, chacun peut piger ce qui lui apparaîtra utile pour rétablir le si précieux équilibre.

La lutte étudiante se déroulait certes sur un fond de mécontentement contre le gouvernement Charest, mais sa cible était claire : contre la hausse des droits de scolarité. Cette fois, les motifs d’opposition sont dispersés, et la toile de fond sera les négociations dans le secteur public. Le gouvernement aura beau jeu d’opposer les demandes syndicales au bien-être du contribuable (et non pas du citoyen, qui pourrait, lui, se poser des questions !).

Néanmoins, il faut s’arrêter sur le message transmis par les trois chefs syndicaux. Ce dont ils nous parlent, c’est de l’exaspération dans les milieux touchés par les annonces du gouvernement Couillard, qui, on le sait bien sur le terrain, tiennent davantage du remue-ménage que du grand ménage salvateur dont rêve la population. « C’est en train de craquer dans les milieux de travail », dit le président de la CSN, Jacques Létourneau. Pas de reconnaissance pour les employés (ce qu’accentuent les demandes implacables faites par Québec en vue des négos), mais des réformes de structure qui vont, encore, mobiliser temps et énergie, susciter l’insécurité, ralentir la productivité, donc rajouter au mantra sur les défaillances de l’État.

Or il faut garder en tête que, au-delà des chiffres, le discours sur l’austérité est d’abord un construit politique qui a une visée : vider l’État de son sens, en démontrer l’impertinence. Car, si ce n’était que d’argent, on prendrait le temps de faire les choses correctement. Comme les centrales, il faut donc s’inquiéter de la grande bousculade actuelle : pas seulement pour leurs membres, mais pour ce qu’il est en voie de rester de l’État, donc de nous.

15 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 janvier 2015 07 h 27

    Faire les choses correctement, mais encore ?

    Le discours sur l'austérité (si on y tient) vise d'abord à ramener le niveau de la dette en bas de 50%. Cela n'a rien de neuf. Péquistes et libéraux s'y emploient activement depuis Lucien Bouchard.

    Ce qui serait nouveau: au-delà de l'argent, la destruction de l'État. Encore là, ce n'est pas d'hier que les gouvernements successifs exercent une pression sur les niveaux d'effectifs et les crédits dans les ministères. Faudrait-il accuser Lucien Bouchard d'avoir ouvert la voie à la machette où faudrait-il remonter jusqu'à René Lévesque lors des décrets de 1983, qui ne s'attaquaient pas qu'aux salaires?

    Les choses ne se passent jamais «au-delà des chiffres», sauf dans ces mondes fantasmés peuplés de bêtes maléfiques vouées à la destruction de... de nous! Même si on peut à juste titre questionner la pertinence des choix faits par les gouvernements successifs, ces critiques ne disposent jamais de la question de fond : quelle est la taille soutenable de l'État québécois, compte tenu de notre richesse collective? On ne la règle pas en disant que les libéraux sont pas «corrects» mais en questionnant le dogme auquel les trois partis qui ont obtenu 90% des suffrages exprimés adhèrent, les deux autres attendant leur tour pour faire les choses, sans doute, correctement...

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 janvier 2015 11 h 04

      Il ne s'agit aucunement de baisser la dette. Les infrastructures sont payées uniquement par la dette, qui continue d'augmenter. Et dès que l'équilibre budgétaire sera atteint, le gouvernement baissera les impôts -- il l'a promis -- ce qui le mettra dans l'obligation de couper de nouveau au premier ralentissement économique. D'ici là, ni les pauvres ni les petits fonctionnaires ne seront récompensés de leurs efforts.

      Avec la baisse du coût de l'essence, le gouvernement a d'ailleurs laissé passer l'opportunité de taxer le pétrole, de manière temporaire, pour baisser directement la dette. Après tout, les gens étaient capables de payer l'essence 1,50$ le litre il y a trois mois; ils le sont toujours. Et ça fera réfléchir les gens à deux fois avant de s'acheter des voitures gourmandes, vu que le «gaz est pas cher».

    • Nicolas Bouchard - Abonné 6 janvier 2015 11 h 53

      Dogme, est en effet le bon mot pour définir la situation actuelle. Pourquoi le déficit zéro? Parlez à des économistes et ils vous le diront, la plupart des soi-disant déficits zéro n'en sont rien et qu'un état avec un déficit pour voir son ratio dette/PIB diminuer malgré tout.

      Il ne s'agit malheureusement que d'un objectif politique très rentable mais hautement dommageable pour l'état et l'économie. Après tout, les pays européen ont comme entente le pacte budgétaire européen, officiellement appelé traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG). Ce traité indique des ratios déficit/PIB et dette/PIB à respecter pour les pays membres et des échéances de retour aux normes établies.

      C’est de ceci que nos gouvernements auraient besoin car sinon les finances publiques deviennent un champ de bataille idéologique et personne n’y gagnent sauf quelques extrémistes à la Coiteux.

  • Raynald Blais - Abonné 6 janvier 2015 08 h 47

    La grande lutte

    « C’est en train de craquer dans les milieux de travail », dit le président de la CSN, Jacques Létourneau.

    Les travailleurs réagissent clairement aux avis qui se bousculent annonçant le train de mesures pour rééquilibrer les finances publiques. Malgré qu'il existe d'autres manières de rééquilibrer le budget, ils font toujours face à l'impassibilité des maîtres qui exigent que le peuple soit d'abord mis à contribution. Les syndiqués ont compris que cette campagne, bien orchestrée, a pour but de miner les minimales conditions sociales encore existantes au Québec et c'est la raison pour laquelle ils grondent.
    Curieusement, les chefs syndicaux, après avoir présenté une longue liste d'avenues pour atteindre le même but, comme la lutte aux évasions fiscales et le retour de certaines impositions, n'ont toujours pas saisi devant l'entêtement gouvernemental, que la lutte du déficit sert une classe sociale pour en mater d'autres. Ils se moquent qu'une lutte de classe soit bien engagée et s'invitent plutôt à négocier une reddition.

    « La FTQ ne s’oppose pas au retour à l’équilibre budgétaire » en plaidant toutefois pour en ralentir le rythme...

    Leur démarche est de dévoiler, avant tout affrontement, les termes d'une reddition acceptable pour eux. D'accord, la lutte au déficit servira à réduire les conditions de vie du peuple, mais elle sera appliquée à un rythme qu'il sera possible de faire accepter par nos membres. Histoire de garder la paix sociale!

    « Comme les centrales, il faut donc s’inquiéter de la grande bousculade actuelle»

    L'inquiétude des centrales est bien réelle sentant qu'elles ne pourront pas retenir longtemps la force inouïe que ses membres peuvent développer pour l'avancement du Québec.

  • Benoit Toupin - Abonné 6 janvier 2015 09 h 36

    Construit politique

    Faudrait-il voter pour celui qui identifie le mieux les problématiques et s’engage à trouver une solution en puisant dans le savoir des forces vives de sa société ou pour celui qui propose une solution toute faite aux problèmes de son choix?

    C'est en notant l'attitude du gouvernement Couillard que cette question m'est venue. La "politique autrement" serait peut-être moins de visée secrète pour les solutions et plus d'analyse et de transparence dans l'identification des problèmes et surtout plus de diversité idéologique dans l'élaboration des solutions.

    Autre gouvernement, autre visée politique; on défait puis on refait et on recommence. Cette danse ne crée rien et ne règle rien sauf des ajustements temporaires qui minent la confiance et la créativité collective. Notre société subit présentement un grand tort. Les préjugées et la désinformation ont plus de place que la science et l'analyse; la visée politique ne mènera à rien de valable.

    Et poutant, nous avons tellement de potentiel...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 janvier 2015 10 h 13

      Vous avez parfaitement raison, monsieur. Ce savoir existe. Les gouvernements n'ont pas besoin de le chercher bien loin. Ils n'ont qu'à consulter l'imposante documentation disponible au ministère de finances. Ils le font, peut-être. Avec rigueur? C'est à voir... mais ils préfèrent de toute façon chercher à l'extérieur une caution pour leurs a priori idéologiques.

      Qoui qu'on pense des mérites personnels des Godbout et Robillard de ce monde et pour la brochette d'experts dont ils se sont entourés, il y a un manque de respect de nos institutions dans cette manière d'appeler au secours de la nation des gens qui n'ont été élus par personne. Ce dont on a besoin, ce n'est pas d'un pitch néolibéral estampillé. Il fait éminemment partie de leurs responsabilités de se mettre à l'écoute de ce savoir constitué souvent dans l'urgence de pourvoir au nécessaire. Le pouvoir qu'on leur prête, ce n'est pas de se servir de l'État, mais de le servir.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 6 janvier 2015 14 h 43

      ''Le pouvoir qu'on leur prête, ce n'est pas de se servir de l'État, mais de le servir.''
      Entièrement d'accord. On doit ainsi mesurer la performance d'un gouvernement sur la base de la manière dont il sert l'État.
      Cependant, j'ai constaté que la performance d'un gouvernement est souvent mal décrite voire faussée dans les médias. Certaines personnes qui en font l'analyse sur les diverses tribunes médiatiques ne possèdent pas l'indépendance ni le détachement requis pour rendre la réalité.

  • Carol Létourneau - Abonné 6 janvier 2015 10 h 15

    Et la gestion, elle?

    Nous n'entendons parler que de programmes à couper, de tarification à relever ou à mettre en place, de structures à élargir mais la gestion, elle, qu'en est-il? Je parirais qu'on n'osera pas l'aborder parce qu'elle est probablement bien trop tributaire des volontés politiques, qui y interviennent avec de gros sabots pour plaire à des alliés, pour limiter des risques de scandales ou bien plus souvent parce qu'on n'en sait rien. On se prépare à gruger dans l'État, on perpétue la perception qu'il est détestable de gourmandise mais pour qui donc? Simplement par populisme et gagner des votes faciles ou peut-être bien plus pour plaire à des gros bonnets qui se savent capables de faire la différence dans les campagnes électorales. Une très grande majorité de ceux qui croient qu'ils en sortiront gagnants se trompent amèrement mais jamais ils ne reconnaîtront leur méprise tellement ils sont endoctrinés.
    Pour revenir à l'avenue qui me semble négligée, soit la gestion, comment expliquer que notre gestion des systèmes informatiques soit si mal en point avec les milliards qu'on y consacre? Parle-t-on de repenser la sous-traitance? CGI serait-elle trop proche de nos politiciens, qui ne prennent pas leur distance? Les décisions de privatisation prises au MTQ ont-elles amélioré les choses? Vous avez vu à la Commission Charbonneau. S'en souvient-on? Il faut craindre qu'on fasse l'impasse sur la question de la gestion et pourtant, c'est sûrement la chose qui fera la différence à long terme. Quand j'entends les critiques qu'on a envers les fonctionnaires (sport très populaire à Québec) je me demande ce que font leurs gsestionnaires. Ont-ils les mains liées? Par qui? Ou alors ils ne sont pas à leur place et qui s'en occupent? On devrait savoir qu'une autorité compétente ne manque pas de moyens pour assurer une bonne gestion. Il faut toujours regarder plus haut pour voir ce qui ne va pas quand rien ne change. Mais pour ça, les politiciens seraient-ils trop proches des individus qu'ils

  • Stephane Lessard - Inscrit 6 janvier 2015 10 h 29

    Tiens, c'est bizarre...

    Comme il est bizarre que d'es qu'une coupure, mineure et non austère comme on veut le aire croire, touche des syndiqués de l'État tout s'écroule! Comme disait l'autre: « C’est en train de craquer dans les milieux de travail ».

    Une chance que ceux qui font vivre l'État, ceux qui sont au privé et vivent avec les cycles économiques ne sont pas d'aussi fragile et plaignarde constitution.

    • Gilles Théberge - Abonné 6 janvier 2015 13 h 04

      J'éprouve un malaise. Je pense que beaucoup de gens inclinent à penser que l'idéal serait non pas que tout le monde profite légitimement des richesses, mais que tout le monde soit rabaissé au minimum vital.

      Ceux qui font vivre l'État, ce sont tous ceux qui paient des taxes, des frais, des impôts. Bref c'est tout le monde.

      Mais au-delà du simplisme qui sous-tend les politiques de ce gouvernement toxique il y a une réalité. C'est que l'État est un bien commun. L'affaiblir jusqu'au point de rupture, c'est engendrer le chaos.

      C'est aussi, n'en déplaise à ceux qui ne cessent de réagir au premier degré à l'aune de leur épiderme du contrat social qu'il s'agit.

      Mais on le sait, les comptables n'ont rien à cirer du contrat social. De la société. Des peuples. De la culture. De tout ce qui donne sa couleur propre à une société.

      C'est de ça que parle madame Boileau quand elle met le doigt sur un gros bobo. Les viées de ce gouvernement c'est en bout de ligne de : «vider l’État de son sens, en démontrer l’impertinence.»

      On relit son texte...?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 janvier 2015 14 h 08

      J'ai relu le texte de madame Boileau. C'est peut-être cela qu'elle avait en tête, effectivement. Mais ce n'est pas de cela qu'elle parle.