L’année du ras-le-bol

C'est l’affaire Jian Ghomeshi qui a ouvert le bal, lancée par M. Ghomeshi lui-même qui y référait comme une affaire privée qui aurait méchamment trouvé écho sur la place publique. Mais rapidement on est sortis de la chambre à coucher d’adultes consentants : jour après jour se dévoilait plutôt une sombre histoire d’agressions auxquelles plusieurs femmes auraient été confrontées.

Vu la célébrité de l’animateur de CBC, des doutes fusèrent aussitôt : si victimes il y avait, pourquoi ne se plaignaient-elles pas ? Un immense ras-le-bol a du coup éclaté.

Au Québec, la brèche s’est ouverte simultanément de deux manières : dans la foulée d’une phrase échappée en entrevue radiophonique, à propos de l’affaire Ghomeshi, par la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, qui a indiqué avoir déjà été agressée et n’en avoir jamais parlé. Sauf qu’elle n’avait pas prévu de faire cette révélation, devenant l’exemple même du camouflage avec lequel les femmes ont appris à vivre. Et il y a eu, bien sûr, le mot-clic #BeenRapedNeverReported, lancé sur Twitter par la journaliste de The Gazette, Sue Montgomery, devenu en français #AgressionNonDenoncee. Le succès foudroyant de l’initiative est maintenant bien connu.

Les sociologues des temps futurs expliqueront bien un jour pourquoi, en l’an de grâce 2014, les femmes ont enfin dit tout haut, et en nombre, et dans tous les milieux, ce qui avait été jusque-là vécu en silence, ou limité aux confidences. Émettons néanmoins l’hypothèse que les réseaux sociaux, ceux-là mêmes que l’on dénonce si souvent pour leur superficialité et leur propension à intimider, ont permis de libérer la parole. Il n’y a pas que pour le pire qu’on n’y est jamais seul ! Quand sonne l’heure des révolutions ou de la charge contre des pouvoirs établis (et l’égalité hommes-femmes est une révolution inachevée), Twitter facilite la prise de conscience et permet de faire corps, de chez soi, en quelques clics — une nouvelle forme de collectivité dont on n’a pas fini de mesurer toutes les déclinaisons.

Surtout, les réseaux sociaux sont le lieu d’un discours sans filtre, et c’est justement ce filtre qui a de tout temps nui aux femmes. Les racines des univers politique, judiciaire, médiatique, de tout l’espace public en fait, sont masculines ; à l’aune de l’histoire, l’accès des femmes y est récent. Il reste encore à y établir la crédibilité de leur voix. On reconnaît de plus en plus leur expertise, leur professionnalisme, mais dans les rapports privés, on n’y est pas du tout. Entre la parole d’un homme, surtout s’il a du pouvoir ou du succès, et celle d’une femme, c’est encore et toujours de celle-ci dont on doute. Les tout premiers jours de l’affaire Ghomeshi répondaient exactement à ce modus operandi. Il a fallu contourner les voies traditionnelles pour que la voix des femmes prenne toute sa force.

Mais jusqu’où peut-on aller dans ce contournement ? À l’Université du Québec à Montréal, la question se pose directement depuis que les portes de bureau de trois professeurs ont été tapissées de collants dénonçant leurs comportements. Le geste, provocant, a causé un vrai malaise. La mise au ban sous couvert d’anonymat apparaît être une solution bancale, qui ne donne pas de soutien réel aux victimes alléguées et qui ne laisse aucune marge de manoeuvre aux professeurs attaqués pour se défendre. Dénoncer l’injustice ne doit pas y faire sombrer à son tour. Humaniser les processus de plainte, s’assurer de leur efficacité ne signifie pas en nier la nécessité.

C’est d’ailleurs moins de revanche dont il a été question en cet automne 2014 pour les femmes que d’en finir avec le réflexe du « Voyons donc, ça s’peut pas ! » ou que le silence vaut consentement. À quoi s’ajoutait le besoin de souligner que derrière les agressions vécues se cachent toutes celles qui n’ont jamais eu lieu : la peur des femmes qui, parce qu’elles marchent, joggent, résident, sortent, voyagent seules, ou même à l’école ou au travail, se sont un jour senties une proie. L’envie en fait de dire que l’expérience que les hommes ont du monde n’est pas universelle et qu’il est temps d’être crues.

Preuve que les temps changent, ce cri du coeur a été relayé par tous les sexes et de tous les côtés. Une belle avancée pour le féminisme, une formidable note d’espoir pour clore 2014.

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