Panne d’évaluation

Ce n’est pas un point de détail qui a été jeté à la figure des enseignants, des élèves et de leurs parents quand on a appris que parmi les demandes faites en éducation dans le cadre des négociations du secteur public, figure l’augmentation de la taille des classes. Une solution applaudie à son adoption se trouve menacée au motif d’austérité. Mais l’austérité n’est pas un argument pédagogique.

Pour comprendre la mauvaise route que les négociateurs du ministère de l’Éducation viennent d’emprunter pour lancer les négociations avec les enseignants, il faut reculer en 2008. La ministre de l’Éducation de l’époque, la très libérale Michelle Courchesne, avait présenté son « Plan d’action pour soutenir la réussite des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage ». Au nombre des propositions : réduire le nombre d’élèves par classe dans les milieux défavorisés. Beau début, mais encore un effort, lui répondit le milieu de l’éducation.

Le ministère confia donc au Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES) le mandat de faire une revue des recherches mesurant l’impact de la diminution de la taille des classes dans des pays comme les États-Unis, la France, l’Australie, le reste du Canada… Face aux constats positifs recensés par cette imposante analyse, le ministère étendit l’année suivante la baisse de ratio à l’ensemble des classes. Les enseignants, qui se battaient depuis des années pour que leur folle réalité (des classes trop grandes avec une clientèle trop lourde) soit enfin reconnue, en furent soulagés.

Au cours de ces mois de travail, la ministre Courchesne avait pour fil conducteur un principe : les besoins des élèves devaient être déterminés par les spécialistes de la chose, pas par le budget d’une commission scolaire.

Cinq ans plus tard, il n’y en a que pour l’argent. On cherchera en vain le plan d’action en matière de réussite scolaire sur lequel s’appuierait le revirement gouvernemental sur le ratio maître-élèves. Celui-ci est devenu strictement un sujet de négociations de convention collective, sans perspective, sur le même pied que le cumul des congés de maladie ou les augmentations de salaire. Autant dire : un embêtement coûteux.

On cherchera aussi les études qui servent aujourd’hui de point d’appui au ministère de l’Éducation. Le négociateur gouvernemental cite une tournée faite à travers le Québec où des « centaines de gestionnaires » de l’enseignement disaient ne pas avoir vu d’impact des ratios sur la réussite des élèves. Mais il est important de noter que la taille des classes ne fut qu’un point parmi d’autres abordé pendant cette tournée, et que ni enseignants, ni parents, ni élèves ne furent consultés.

Le ministère s’appuie aussi sur le rapport Champoux-Lesage publié en mai et qui porte sur… « le financement, l’administration, la gestion et la gouvernance des commissions scolaires ». Sur les 181 pages du rapport, on trouve… deux paragraphes consacrés à la réduction du nombre d’élèves par groupe ! Voilà donc l’analyse de fond qui justifie le retournement du ministère.

Autant revenir à l’étude du CRIRES. Que nous dit-elle ? Qu’une plus petite classe a un effet positif sur le développement des élèves, qu’elle diminue le risque d’épuisement professionnel des enseignants, qu’elle plaît aux parents qui sont dès lors davantage portés à s’impliquer à l’école, qu’elle favorise la réussite des garçons, qu’elle permet d’aller plus en profondeur dans la matière… Sur les succès scolaires, il y a des nuances : des élèves forts ne sont pas influencés par le fait d’être dans un petit groupe. Pour les autres, les études varient entre effets neutres ou positifs. Seule assurance : ça ne nuit surtout pas !

Le CRIRES souligne enfin l’importance, pour bien évaluer l’impact d’un ratio abaissé, des caractéristiques de chaque système scolaire. Or au Québec, les élèves décrochent, les professeurs se brûlent, les parents se désintéressent de l’éducation et l’école publique sert de fourre-tout pour tous les problèmes, au grand bonheur de l’école privée. À l’aune de tels enjeux, une classe plus petite a tout le potentiel de donner un rendement productif, pour parler la langue des libéraux. Mais pour le savoir, il faut se donner le temps d’une évaluation sérieuse. Un sujet d’une telle complexité n’a pas sa place dans le jeu de massacre que s’apprête à être la négociation qui s’amorce.

Et le ministre Yves Bolduc dans tout cela ? À quoi bon en parler, il tient si peu la barre de son ministère…

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26 commentaires
  • Luc Papineau - Inscrit 20 décembre 2014 00 h 32

    Monsieur Bolduc est un homme de paille qu'on laisse jouir d'être ministre à consition qu'il accepte qu'on viole les principes les plus élémentaires de pédagogie.

    • Gilles Théberge - Abonné 20 décembre 2014 10 h 46

      Bolduc est dans ces fonctions un incompétent maintenu en place pour la seule et bonne raison que Couillard ne veut pas perdre la face en reconnaissant publiquement son incompétence.

      Ce qui fait que c'est maintenant celle de Couillard qui est questionnable, étant donné son manque de rigueur en tant que chef d'orchestre!

    • Gilles Théberge - Abonné 20 décembre 2014 10 h 46

      Bolduc est dans ces fonctions un incompétent maintenu en place pour la seule et bonne raison que Couillard ne veut pas perdre la face en reconnaissant publiquement son incompétence.

      Ce qui fait que c'est maintenant celle de Couillard qui est questionnable, étant donné son manque de rigueur en tant que chef d'orchestre!

    • Gilles Roy - Inscrit 20 décembre 2014 10 h 59

      Heu. Croyez-vous vraiment qu'il y a des gens qui se lèvent le matin en se disant «yé, allons violer les principes les plus élémentaires de pédagogie»? Dans les pièces du théâtre Parminou peut-être, mais dans la vie réelle...

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 20 décembre 2014 13 h 04

      Monsieur Roy. Vous écrivez : «yé, allons violer les principes les plus élémentaires de pédagogie»?

      Les libéraux violent les principes élémentaires de la pédagoie parce qu'ils les ignorent. Et ce n'est pas du théâtre mais la triste réalité.

    • Gilles Roy - Inscrit 20 décembre 2014 13 h 43

      @ M. Francoeur
      «Les libéraux violent...» . Heu, c'est vous qui les accusez de violer et d'ignorer. Or et là comme ailleurs, il est facile de blâmer (le système, les politiques, le ministre, les parents, les élèves, les enseignants, etc.), et difficile d'être blâmé.

      Sur l'édito : Mme Boileau écrit : «Or au Québec, les élèves décrochent, les professeurs se brûlent, les parents se désintéressent de l’éducation...» Ici encore, le jugement à l'emporte pièce domine, et l'absence de dégagement méthodologique prévaut. Faut dire que la métho, Mme Boileau, ce n'est pas sa matière forte (bel euphémisme)...

  • Jean Lengellé - Inscrit 20 décembre 2014 00 h 51

    Le nombre d'élèves n'a que très peu d'importance!

    En faire tout un plat est largement exagéré.
    Par contre, ce qui est fondamental, mais largement ignoré, c'est l'homogénéité du niveau des élèves. Il est en effet contre-productif, et même néfaste tant pour l'enseignant que pour l'ensemble de sa classe d'introduire dans cette classe des élèves inadaptés, en pensant bien à tort, que l'intégration de ces élèves leur sera bénéfique. C'est exactement le contraire qui se produit du seul fait q'un seul élève inadapté mobilisera inutilement l'attention de l'enseignant au détriment de l'attention que cet enseignant devrait apporter aux autres.
    La démarche de la Ministre visait comme il est indiqué plus haut "la réussite des élèves handicapés ou en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage", pour suivre la tendance actuelle à ne pas vouloir donner des soins propres à ces élèves, mais à espérer que le mélange finisse par aider à repositionner l'élève inadapté et son comportement.
    Du reste la démarche ne s'est pas limitée à l'école, elle afflige les universités qui ont toutes mis sur pied des procédures coûteuses pour encadrer les étudiants qui ont des difficultés d'apprentissage une fois admis à l'université! Or, à l'université non plus, les professeurs n'ont ni la formation, ni même l'intérêt pour s'occuper des cas lourds.
    Il faut admettre que l'idée d'intégration est généreuse en soi, mais un échec dans la pratique. Pas plus l'école que l'université ne doivent servir à des expérimentations douteuses de psychologie aux dépens des clientèles"normales".
    C'est en fait étonnant que l'actuel Ministre, pourtant médecin lui-même ne soit pas conscient que l'Éducation, se doit de mettre fin aux pratiques qui génèrent l'équivalent des pathologies nosocomiales de la Santé.
    Aider à la réussite, c'est non seulement souhaitable, voire obligatoire pour une société évoluée, mais de grâce, de la bonne façon!

  • Gilbert Talbot - Abonné 20 décembre 2014 04 h 05

    Le ministre Bolduc n'est pas un pédagogue!

    M. Bolduc n'est pas un pédagogue comme madame Courchesne pouvait l'être. Je ne suis même pas sûr que ce soit un médecin. M. Bolduc est un administrateur, qui a implanté la méthode Toyota dans le soin des malades. L'idée d'augmenter le ratio maître/élève suit la même logique: ce qui importe c'est «faire plus avec moins», un slogan capitaliste de la vieille époque tayloriste. Donc M.Bolduc doit s'attendre à la même bonne vieille riposte syndicale: les moyens de pression et la grève. Et on passera ensuite à l'autre riposte gouvernementale prévisible: la loi spéciale et le répression syndicale. On est pas sorti du bois, on y entre.

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 20 décembre 2014 04 h 10

    Erreur de casting

    Qu'est-ce qu'un docteur qui a toujours l'air flegmatique et dépassé par les événements fait à la tête d'un ministère si primordial et si loin de son champ de compétence s'il en a réellement un.

    Autant confier la barre d'un paquebot à un aveugle.

    Je suis absolument de votre avis mme Boileau, la taille des classes à l'école publique est loin d'etre un détail sur lequel on peut se permette de jouer.

    C'est évident que réduire la taille des classes augmente la qualité de l'enseignement.

    Et l'éducation devrait être une priorité inviolable.

    Dommage pour les enseignants et surtout
    Dommage pour les enfant car
    Dommage pour la société.

    Merci et bravo d'avoir consacré un article sur le sujet.
    Vous avez raison, le nombre de têtes par classe est très important.

    Tout ce qui peut aider l'apprentissage de nos bambinos est d'ordre capital, presque religieux.

    • Claude Bernard - Abonné 21 décembre 2014 18 h 08

      Mme. Bouchard,

      Selon certaines études, ce n'est pas le nombre d'élèves qui compte mais l'autonomie des écoles.
      Si c'est le cas, le Ministre aurait avantage à décentraliser l'administration des écoles et peut-être sera-ce le résultat imprévu des réformes entreprises.

  • Georges Tissot - Abonné 20 décembre 2014 06 h 22

    Taille ou coût?

    Et le ministre dans tout ça? Hypothèse. Il ignore le ministère. Il ignore la grande étude en question ou il feint de l’ ignorer. Il se plie à l’orientation gouvernementale qui perçoit que la mesure essentielle de toute chose, c’est le coût. Le bien du Québec passe par là. Le bien commun, certes. Ledit rapport piloté par Mme Lapointe a 143 p. Il faut supposer que le ministère ainsi que le ministre le connaissent. De même, le négociateur gouvernemental. OU, on ne fait pas le tour des « tablettes » où sont déposés divers rapports! C’ est un ou bien, ou bien. S’ils le connaissent, ils font tous de la désinformation. S’ils ne le connaissent pas, que peut-on dire? Ce ne serait pas charitable de le souligner!
    Parenthèse: Le rapport: “Revue des recherches concernant les conditions d’implantation et les retombées relatives à la diminution du nombre d’élèves par classe”. “Facteurs qui entraînent une implantation réussie et des retombées maximales dans le cadre d’ une politique de RDC. ” (p. 16 du rapport) Il y en a quatre, dont “ Une utilisation rigoureuse et efficiente des budgets.” Voir aussi “ Les retombées éducatives” (p. 15), dont “ La majorité des études concluent que les classes réduites ont un effet positif sur le développement personnel et social des élèves.”

    • Gilles Roy - Inscrit 20 décembre 2014 17 h 42

      Autre hypothèse : le ministre se comporte en médecin spécialiste. On lui a raconté que le fait de jeter de l'argent au problème (en diminuant les ratios, le temps travaillé, en multipliant les classes spéciales, l'étiquettage des élèves, les activités parascolaires, etc.) n'avait pas, jusqu'ici, servi à guérir le malade. Aussi se demande-t-il si d'autres remèdes et traitements ne vaudraient pas la peine d'être essayés.