Troublante première

Au moindre appel à la bombe contre une école, on ne prend aucun risque, on évacue. Aussi, on peut s’expliquer — en partie — la décision de Sony d’annuler la sortie du film L’interview qui tue (efficace titre français). Troublante « première » dans l’histoire du cinéma. Il ne fallait prendre aucun risque. Miser sur la sécurité, répète-t-on.

C’est toutefois, à notre sens, une grave erreur. Comme le critique de cinéma américain Richard Roeper le rappelait mercredi, les politiciens américains, après les attentats du 11 septembre 2001, clamaient en choeur qu’il ne fallait pas céder à la logique du terrorisme : « Allez visiter New York ! » Cette fois, on capitule.

Nous ne sommes pas ici devant un simple appel à la bombe. Selon les autorités américaines, la Corée du Nord est derrière le piratage à grande échelle des données de Sony, mais aussi des menaces d’attentats dans les cinémas. Il s’agit d’un cas grave de censure qui rappelle les attaques à la liberté artistique des Salman Rushdie, Taslima Nasreen et — cette semaine encore — Kamel Daoud. On nous rétorquera que la comédie potache de Seth Rogen ne mérite pas tant d’émoi. Et qu’elle est au surplus provocatrice, mettant en scène l’assassinat d’un chef d’État en exercice. L’argument est irrecevable. Des meurtres de chefs d’État sont légion au grand écran. Au surplus, ici, on est dans la parodie, la caricature (comme celles, condamnées, de Mahomet). Certes Chaplin, dans Le dictateur, avait rebaptisé Adolf Hitler « Adenoïd Hynkel » ; et ne le « tuait » pas. Mis au courant du projet, le IIIe Reich avait quand même menacé de représailles. Abandonné par les studios, le grand comique avait dû financer seul son film.

Si l’affaire évoque de précédents troublants, elle a pourtant des aspects tristement inédits. Paradoxe : alors que, d’un côté, les États-Unis normalisent leurs relations avec un État communiste, Cuba — refermant un des derniers chapitres de la guerre froide —, un autre pays rouge, engoncé dans cette même période de l’histoire, plus stalinien que Staline, coupable de crimes contre l’humanité (selon l’ONU), fomente une guérilla d’État nouveau genre ; combinant les techniques ultramodernes du piratage informatique et la barbarie moyenâgeuse des terroristes islamistes.

Il y a des conséquences à céder au terrorisme. Jeudi, le projet du film Pyongyang, adapté de la bande dessinée du Québécois Guy Delisle, a été annulé par les studios hollywoodiens New Regency. Le bédéiste s’en désolait avec raison sur Facebook. Dans le temps, son éditeur, L’Association, avait décidé de faire fi des menaces — feutrées à l’époque — et avait publié la bédé. Un courage qu’on aurait aimé voir chez Sony. Roeper paraphrasait Benjamin Franklin, mercredi : « Ceux qui sont prêts à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre, et finissent par perdre les deux. »

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8 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 décembre 2014 07 h 21

    Comprendre

    Je veux bien comprendre que certains soient offusqués. Sauf que, si quelque chose de malheureux arrivait dans un théâtre, qui serait blâmé de ne pas avoir reculé ?

    Ma question devient : «Pourquoi Sony n'a pas pensé «avant» de dépenser tous ces millions à ce qui pourrait arriver ?» Parce que c’était drôle ? Ce n’est plus drôle maintenant.

    Serait-il possible que l’appât du gain empêche la réflexion ? Serait-il possible que ce principe de «l’appât du gain versus la réflexion» s’applique ailleurs ?

    Bonne journée.

    PL

    • Florence Péloquin - Abonnée 19 décembre 2014 10 h 23

      Je souscris entièrement à vos propos. Sony faisait face à tout un dilemne. Mais combien de ceux qui aujourd'hui les blâme pour leurs décison de retirer le film auraient été les premiers, si un attentat dans une salle de cinéma avait provoqué des morts, à accuser Sony d'avoir maintenu le film par appat du gain, peu importe ce genres de conséquences.
      A mon sens, ce qu'il faut reprocher à Sony, d'abord et avant tout, c'est d'avoir accepté de financer la production d'un film basé sur un cénario aussi idiot .....

  • Denyse Lamothe - Abonnée 19 décembre 2014 08 h 50

    Défense de céder

    Vous avez tout-à-fait raison monsieur Robitaille, il ne faut à aucun prix céder aux menaces à l'encontre de notre liberté d'expression.

    Il y aura assurément des récidives devant l'efficacité des menaces de la Corée du Nord (à supposé que ce soit le gouvernement nord coréen qui soit à l'origine de ce coup!)

    Bien sûr qu'il y avait des risques et que Sony aurait été blâmé le cas échéant. Mais, Sony aurait aussi été vu comme un grand symbole de la lutte pour la liberté d'expression et contre l'obscurantisme politique.

    Maintenant, il faut s'attendre à ce que d'autres forces antiaméricaines s'inspirent de cette victoire autoritariste pour mener d'autres menaces terroristes.

    Le Devoir n'a pas fini de couvrir des actions terroristes sur notre continent!

    Votre lectrice impatiente

    • Peter Kavanagh - Inscrit 19 décembre 2014 10 h 11

      ''Mais, Sony aurait aussi été vu comme un grand symbole de la lutte pour la liberté d'expression et contre l'obscurantisme politique.'' D'accord, mais est ce que ca vaut quelques centaines de mort??????? Allez-vous leur élevé une statue et les appelés des heros mort au nom de la liberté d'expression?? Iriez-vous seulement voir le film sachant les risques encourus??

  • Alain Lavoie - Inscrit 19 décembre 2014 08 h 58

    Votre dernière citation de Benjamin Franklin dit tout: voilà où nous en sommes rendus.

  • René Bezeau - Abonné 19 décembre 2014 09 h 23

    Le rêve secret du vilain

    Tout comme notre imparable Maire Labeaume quand la une le néglige KimJong Un trouve toujours quelques choses pour le remettre à l'avant plan de l'actualité. Un pays sous le joug d'un enfant rageur en manque d'attention. Malheureusement la politique internationale en pond de plus en plus, enfant roi qui terrorise leur entourage et le monde entier comme rêvent les vilains personnages.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 19 décembre 2014 09 h 55

    Terrorisme putride, macabre et liberticide

    Le terrorisme me rappelle des événements qui se sont produits en France, en 1988.

    À l’automne 1988, j’ai passé sept semaines à Barcelone. Puis, j'ai passé 10 jours à Paris.

    On parlait beaucoup, en Catalogne et en France, du film de Scorsese, THE LAST TEMPTATION OF CHRIST. Les catholiques intégristes étaient très enragés. Ils menaçaient de brûler les cinémas qui oseraient projeter ce film.

    La plupart des cinémas de la France avaient accepté d'obéir aux terroristes.

    À Paris, un seul cinéma projetait encore le film, malgré les menaces. J’ai alors décidé d’y aller, un samedi soir. Mais j'ai eu un empêchement.

    Quand j'ai écouté les nouvelles, on disait que des intégristes avaient tenté d’incendier le «fameux» cinéma, pendant la projection du film. Il n’y avait pas eu de morts ou de blessés. Mais il y avait eu beaucoup de peur, cette peur qui réjouit tous les terroristes du monde. La terreur et la peur sont leur sempiternelle marque de commerce et alimentent leur jouissance morbide, macabre et putride.

    Les intégristes religieux, politiques ou «communistes» ouvrent la porte au goût du blasphème.

    Le problème fondamental, c’est qu’obéir aux fanatiques délirants, c’est amoindrir nos libertés, ce qui est alarmant et inquiétant.

    Il faudrait, sachant que ce serait inutile, leur lire le poème d’Éluard sur la liberté.

    Aussi, ce court poème de Jacques Prévert :

    Malgré moi
    Jacques PRÉVERT


    « Embauché malgré moi dans l’usine à idées
    j’ai refusé de pointer
    Mobilisé de même dans l’armée des idées
    j’ai déserté
    Je n’ai jamais compris grand chose
    Il n’y a jamais grand chose
    ni petite chose
    il y a autre chose
    Autre chose
    c’est ce que j’aime qui me plaît
    et que je fais.»

    Notre monde ouvre la porte aux «contre-utopies», au désenchantement. Il n'est pas facile de songer à une «utopie» ou au désir d’un «autrement».

    «Liberté, j'écris ton nom».

    Jean-Serge Baribeau, sociologue et c