Fin de partie?

Le recul du prix du gaz et du pétrole combiné aux sanctions économiques décidées par l’Europe et les États-Unis ont eu pour conséquence la dégringolade du rouble et l’accélération de celle-ci cette semaine. D’où la hantise suivante : que la Russie déclare le défaut de paiement comme elle le fit en 1998.

Côté face, les dirigeants de la Russie et le premier d’entre eux s’évertuent depuis des jours à accoupler leurs positions publiques avec la sérénité et une dose de sang-froid. Côté pile, hors caméras, c’est la panique. On en douterait qu’il suffirait de rappeler que dans la nuit de lundi à mardi, le ministère des Finances et la Banque centrale russe ont commandé une hausse très prononcée, pour ne pas dire salée, du loyer de l’argent de 7 % à 17 %. Bref, le taux d’escompte a été métamorphosé en taux usuraire en une seconde.

Ce coup de tonnerre financier a bien évidemment des causes aussi immédiates que terre à terre. Un, la valeur du rouble s’est effondrée de 20 % lors de la séance de lundi, hissant à 40 % la dépréciation de cette monnaie depuis le début de l’année. Deux, ces jours-ci, les acteurs des faits monnayables russes, ainsi que leurs homologues étrangers, principalement britanniques, ont appris que la fuite des capitaux constatée cette année totalisera 128 milliards, soit un record. On fait l’impasse sur d’autres aspects de la décadence économique de la Russie, pour mieux rappeler qu’elle est donc le résultat d’une réduction marquée du prix du pétrole depuis juin dernier et des sanctions arrêtées par l’Occident dans la foulée de l’annexion de la Crimée et des agressions militaires dans l’est de l’Ukraine.

À ces causes immédiates, il faut maintenant greffer les causes plus profondes et aussi plus musclées, car on oublie trop souvent que le pétrole était et demeure le sang de l’économie. On s’explique. Dans le grand jeu qui se joue au Proche comme au Moyen-Orient, la Russie et l’Iran chiite ont tissé des liens commerciaux et se sont alliés sur le plan militaire. Ils sont donc les adversaires de l’Arabie saoudite, premier producteur de pétrole et protecteur des lieux saints chers aux sunnites. Dans le courant de la présente année, les Saoudiens ont joué à fond la carte de la baisse du pétrole avec comme objectif l’effondrement des économies iranienne et russe. Ils sont presque parvenus à leurs fins.

À cet emboîtement de facteurs étrangers s’est collé un chapelet de facteurs internes. Lorsque la divine surprise s’est manifestée, soit la hausse soudaine et rapide des prix des hydrocarbures au début des années 2000, Poutine a laissé passer une chance inouïe. En effet, plutôt que de s’employer à moderniser l’infrastructure économique de la Russie postsoviétique, il a cultivé l’indifférence à l’égard de conseils ou d’avis jugés, par obstination nationaliste, pollués par le camp de l’étranger. Résultat, le pays est extrêmement dépendant de la rente pétrolière. Rien n’illustre mieux le danger découlant des préjugés « poutiniens » que le chiffre suivant : les exportations de pétrole représentent plus de 60 % des exportations. Ce n’est pas énorme, c’est beaucoup trop. En d’autres termes, l’économie du pays n’étant pas assez diversifiée, il importe pas mal de produits aujourd’hui plus chers que jamais à la suite de la débandade du rouble. Ce n’est pas tout.

Faute d’avoir présidé à la modernisation du pays, Poutine est très dépendant des entreprises européennes et américaines qui, elles, maîtrisent les technologies, dont les plus hautes d’entre elles, essentielles à l’extraction et à la transformation de l’or noir et du gaz. Ce retard — ce déficit, cette faute — est en fait le résultat du culte entretenu par Poutine pour la nostalgie de l’Empire en ayant recours à l’hydre nationaliste.

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22 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 17 décembre 2014 04 h 05

    Le Canada aussi!

    Le Canada aussi appuie son économie sur le pétrole sale. Lui aussi connaît présentement une baisse marquée de sa devise. Et lui aussi devrait moderniser ses infrastructures et se tourner vers des sources d'énergie alternative, avant que le sort de la Russie devienne aussi le sien.

    • Hugues DesBellesRives - Inscrit 17 décembre 2014 09 h 48

      Je suis tout à fait d'accord avec vous. Harper a mis tous ses oeufs dans le même panier, en pensant que le cours du pétrole resterait élevé pour des siècles et des siècles. Amen!!
      Maintenant que les cours s'effondrent, on en voit les limites, et les prochains mois voire années seront difficiles.

  • michel lebel - Inscrit 17 décembre 2014 04 h 06

    La réalité

    Que dire, sinon que la réalité finit toujours par avoir le dernier mot. La question: Poutine est-il capable d'y faire face pour le mieux du peuple russe? Si le passé est garant de l'avenir, j'en doute.

    M.L.

    • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 17 décembre 2014 11 h 46

      L'Empire a déclarer la guerre à la Russie qui s'oppose à son hégéonie. Cette guerre se mène sur tout les fronts, dont celui de l'économie.

      Avant de conclure à la rédition de la Russie, il faudrit se rappeler la résilience de ce pays face à Napoléon et Hitler ( c'est la Russie qui a défait le nazisme en 1943. Et ce sont ces mêmes nazis qui sont à se portes en Ukraine).

      Ce qui se joue c'est un rebalancement du monde de l'unipolaire américain au multipolaire (BRIC, et affiliés) veulent tous défendre leurs souverainetés contre les visés de l'Empire.

      La fin de partie pourrait bien être celle du statut du dollars US comme monnaie de réserve, l'instrument de domination numéro un de l'Empire. Et le basculement du monde...le centre de gravité de l'économie qui pase de l'Ouest à l'Est (Eurasie). C'est cette perspective qui fait paniquer les néocons américains et les poussent à la guerre. Ils ont oublié ... 1943 .

    • Gaston Carmichael - Inscrit 17 décembre 2014 15 h 33

      Un autre signe que l'Empire commence à s'effriter: Le É-U rétablissent des relations diplomatiques avec Cuba. Après 50 ans de boycott pur et dur, Obama a soudainement vu la lumière: « Je pense que nous pouvons aider davantage les Cubains » en discutant avec le gouvernement en place, a-t-il affirmé.

      N'est-ce pas touchant de vouloir aider ainsi les cubains.

      Bien sûr, il n'y a aucun rapport avec la visite du président chinois, Xi Jinping à Cuba en Juillet 2014, où il a signé avec le président cubain, Raul Castro, 29 accords à La Havane.

      La nouvelle se déroule ainsi:

      Les accords concernent de nombreux secteurs d'activité tels que les finances, l'industrie, les mines, la santé et les biotechnologies, les télécommunications, l'agriculture et l'éducation.

      Un prêt sans intérêts de la Chine pour la construction d'un nouveau terminal dans le port de Santiago de Cuba est notamment prévu, tout comme de l'exploration pétrolière dans le golfe du Mexique, la création d'une ferme expérimentale et la création d'une entreprise mixte pour construire des terrains de golf.

      Cuba, dont les réserves de nickel sont parmi les plus importantes au monde, prévoit également approvisionner la Chine avec sa production.

      L'hégémonie américaine tire à sa fin.

  • Guy Vanier - Inscrit 17 décembre 2014 06 h 53

    Attention!

    Le reste des économies du monde pourrait suivre la Russie dans cette débandade.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 décembre 2014 09 h 49

      C'est mauvais pour les économies des pays producteurs seulement. C'est mauvais pour l'Aberta et le Canada en général, mais très bon pour le Québec dont le déficit commercial -- lié aux importations d'hydrocarbues -- est, toutes proportions gardées, trois fois celui des États-Unis.

      Notre déficit commercial -- qui est devenu catastrophique sous le gouvernement Charest -- est complètement ignoré par le gouvernement Couillard, obsédé par le faux problème du déficit de l'État.

      Ce dernier est insignifiant si on tient compte du versement de 1,3 milliards$ dans le Fonds des générations (un fonds spéculatif dont la valeur diminue avec la baisse des indices boursiers). Si le gouvernement libéral était moins occupé à spéculer en bourse avec l'argent des contribuables, il n'aurait pas à couper dans nos services.

  • Gaston Bourdages - Abonné 17 décembre 2014 08 h 23

    Mercis monsieur Truffaut pour...

    ...votre fort intéressante voire nourrissante analyse. S'agit-il bien d'une «Fin de partie?» ou «Fin d'une partie?» Et le peuple Russe vit le tout... comment? Quelles sont les conséquences d'un taux d'escompte à 17% pour ce même peuple ? Je vais être méchant...Monsieur Poutine gagnerait-il à consulter la courageuse et transparente rigueur de notre P.M. ? Peut-être qu'une Commission Charbonneau, en Russie, y ferait des affaires ou d'or ou de pétro-dollars...
    Mes respects à vous,
    Gaston Bourdages - Petit «pousseux de crayon sur la page blanche»,
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Normand Ouellet - Inscrit 17 décembre 2014 08 h 32

    Jouer avec le balancier boursier!

    Les grands de ce monde sont en mesure de faire plonger le prix de l'énergie ou de tout autres biens et services essentiels. Comment expliquer que la valeur de l'or noir puisse fluctuer autant en si peu de temps? Les investisseurs sont bien davantage manipulés par leur vague à l'âme irrationnelle ou émotionnelle que par la science rationnelle des faits et évidences tangibles. Lorsque le bras de fer sera terminé avec la Russie et l'Iran, il se pourrait bien que la valeur de l'or noir revienne au dessus de $90 le baril en quelques mois voire semaines.

    Les grands de ce monde ont-ils vraiment la légitimité pour contrôler la balance faisant foi de la justice sociale de notre monde globalisé? Y a t-il encore une icône de la liberté ou faut-il marcher au pas lorsque les puissants éternuent? Ces délinquants bienheureux se sont accaparés de la balance de la statut de la liberté! La majorité, soit le petit monde ne peut que constater ce graffiti grotesque!

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 17 décembre 2014 12 h 29

      @M. Ouellet
      Votre questionnement concernant "l'esprit guerrier de l'homme" est passablement naïf. Peut-être qu'il n'y a aucun soldat dans votre famille depuis nos patriotes, toujours est-il que la guerre, en ce bas monde, est un fait quotidien quelque part sur la planète. Dans ce cas-ci, on pourrait blâmer Poutine d'avoir commencé... On comprend que l'Occident riposte économiquement, en faisant quelque "deal" avec l'Arabie saoudite... une tactique napoléonienne, etc.

      Comment ne pas comprendre, que la seule façon de laisser une chance de vivre en paix à nos enfants, c'est de miser sur des ententes économiques avec nos proches voisins ? Dans le cas du pétrôle, c'est de cesser d'en importer d'outre-mer et de se rapprocher de l'auto-suffisance, dans notre pays actuel, le Canada. Bien sûr aussi, qu'il faut en profiter pour en diminuer notre consommation, mais entre-temps le transporter par pipeline, parce que c'est plus sécuritaire et sans gaz à effet de serre, par comparaison aux trains ou bateaux.