Le cadenas du chef

Journalistes et rédacteurs en chef de la presse écrite, reporters et directeurs de la radio et télé turques sont les sujets d’une autre campagne de répression conçue et commandée par le président Recep Tayyip Erdogan. Après s’être attaqué, au cours de la présente année, aux juges et magistrats ainsi qu’aux patrons des services de police répartis aux quatre coins de la Turquie, l’homme fort d’un régime où le coup de force devient la norme entend réduire tout ce qui fonde la liberté d’expression à trois fois rien.

Selon les échos qui nous parviennent du détroit du Bosphore, les forces aux ordres d’un homme de plus en plus tyrannique vont poursuivre ce travail de sape d’un pilier de la démocratie au cours des prochains jours. Le prétexte évoqué par Erdogan et bien des ministres ? Ces individus sont tous des « traîtres », des « terroristes » qu’il faut poursuivre « jusque dans leurs tanières. » En réalité, ce qui est reproché à ces journalistes et autres, c’est leurs liens supposés étroits avec Fethullah Gülen, en exil aux États-Unis depuis 1999.

Cet imam autrefois allié d’Erdogan a divorcé de ce dernier à cause de sa dérive vers une conception très conservatrice de l’islam. Si Gülen défend un islam en phase avec la modernité, donc non adversaire du progrès, Erdogan défend lui un islam au diapason du passé. Autrement dit, l’actuel président veut « délaïciser » la nation de Kemal Ataturk tous azimuts. Il y a peu, il a provoqué un tollé en signant un décret imposant dans les lycées religieux l’enseignement du turc ancien, qui oblige l’apprentissage de l’alphabet ottoman, copie presque carbone de l’arabe, par opposition à l’alphabet latin adopté en 1928 par Ataturk. En dévoilant sa volonté à cet égard, Erdogan a pris un soin méticuleux à souligner que son intention finale était « un retour aux racines turques » préalable obligé à l’instauration de la « nouvelle Turquie ».

Cela étant rappelé, le sursaut musclé voulu ces jours-ci par Erdogan est la marque d’une reprise en mains des pouvoirs un an tout juste après que son gouvernement et certains de ses proches eurent été inquiétés par la police, voire arrêtés. En effet, il y a un an tout juste, un nombre imposant de mandarins du régime avaient été reconnus coupables de corruption. Dans la foulée, quatre ministres furent « démissionnés » et Erdogan, éclaboussé. Il s’était alors promis de se venger du réseau Gülen, responsable selon lui de ce coup de filet, et de cadenasser les lieux perméables aux idées portant l’empreinte de l’Occident.

À l’évidence, conjuguer la Turquie avec la démocratie revient à marier la carpe avec le lapin. Bref, à vouloir composer une impossibilité.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 décembre 2014 09 h 34

    Ce qui me frappe

    surtout dans votre premier paragraphe,c est la similitude avec ce qui se passe en Argentine ou je vis la moitie de l annee,meme harcelement vis-a-vis les medias et les juges,tout ca pour masquer une enorme corruption du gouvernement de CFK la presidente. J-P.Grise

  • Murray Henley - Inscrit 16 décembre 2014 21 h 21

    Un air de déjà vu

    Initialement, M. Erdogan se voulait plus proche de son peuple que les élites et militaires qu'il a remplacés. Mais il semble prendre goût au pouvoir. Sa dernière extravagance n'est pas sans rappeler les excès de dictateurs passés.

    https://www.youtube.com/watch?v=9XJi9pdJelg