Politique du fruste

La publication du rapport sur l’exercice de la torture par la CIA horripile au plus haut point les vétérans des gouvernements Bush et Obama ainsi que les ambitieux, tant démocrates que républicains, qui convoitent le poste présidentiel, enjeu d’une élection en 2016. Car tous adhèrent, à des degrés divers il est vrai, à la fin qui justifie les moyens. À une politique échafaudée par un fruste.

À peine la présidente de la Commission du renseignement, Dianne Feinstein, avait-elle conclu son exposé sur les méfaits conduits par la CIA en sol américain mais aussi étranger, qu’il était écrit dans le ciel que l’ex-vice-président Dick Cheney serait l’acteur en chef de la réaction la plus violente. Et effectivement, dimanche, dans le cadre de l’émission Meet the Press de NBC, celui qui fut et reste le principal architecte de la légalisation, au sens le plus juridique du terme, de la torture, a martelé que la fin justifie bel et bien les moyens (« I have no problem as long as we achieve our objective »). Mais encore ? Les attentats du 11-Septembre commandaient et commandent encore et toujours le recours aux interrogatoires musclés. Point barre.

Dans le cas qui nous occupe, celui de Cheney évidemment, il faut absolument rappeler qu’alors qu’il était le secrétaire général du président Gerald Ford, dans les années 70, il fut dans l’obligation, à la suite du Watergate, de la guerre du Vietnam et surtout des révélations contenues dans le rapport du sénateur Frank Church consacré aux méfaits de la… CIA (!), d’administrer la réduction voulue par le législatif des pouvoirs de l’exécutif. Cheney n’ayant jamais digéré ce rabotage des prérogatives présidentielles, il s’était promis de les restaurer tôt ou tard. Ce qu’il fit dès le premier mandat de Bush.

Par effet de miroir, cette posture met en relief, mine de rien, le grand courage politique de Dianne Feinstein. En effet, cette sénatrice de la Californie a subi jusqu’à la dernière minute d’énormes pressions du gouvernement Obama, qui aurait souhaité que rien ne soit divulgué. Non seulement ça, mais, des années durant, elle, ses collaborateurs et aussi sénateurs ainsi que les employés de la Commission chargés de réduire 6 millions de documents de la CIA à 6000 pages se sont butés à la mauvaise volonté de cette dernière. Rien n’illustre mieux d’ailleurs la profonde irritation des maîtres espions que ceci : en mars dernier, on apprenait qu’ils s’étaient invités dans les ordinateurs du personnel de la Commission. Quoi d’autre ? La CIA s’est plainte auprès du ministère de la Justice en arguant que le personnel en question avait entre les mains des secrets qui relevaient des intérêts supérieurs de l’État. Bref, la CIA a utilisé jusqu’à plus soif la rengaine d’un autre siècle.

Au cours des dernières semaines, Feinstein a accéléré les négociations avec la Maison-Blanche avec l’objectif, éminemment démocratique, de publier des pans du rapport sachant fort bien que les républicains le réduiraient en charpie lorsqu’ils prendraient le contrôle du Congrès en janvier prochain, à la suite de leurs victoires aux législatives de novembre dernier. Feinstein, Mark Udall, sénateur démocrate sortant du Colorado, et d’autres parlementaires avec eux se sont appliqués à ce que la lumière se pose sur le travail de la Commission avec l’espoir de sensibiliser leurs concitoyens à l’affaiblissement de la qualité démocratique dans la foulée des mesures édictées par Bush et pour la plupart maintenues par Obama. On s’explique.

Dans une remarquable enquête menée par les journalistes de l’émission Frontline du réseau PBS, diffusée en mai dernier, il était confirmé que Bush et Cheney avaient assuré à George Tenet, alors patron de la CIA, et à Michael Hayden, patron de la NSA, que toute demande de leur part visant le terrorisme en général et Ben Laden en particulier serait « protégée » par un nouveau cadre juridique. La suite ? Il est revenu à David Addington, avocat de Cheney, de concevoir le principe légal de base dans le but, selon ses propres termes, « d’élargir les options du président » et « d’assurer la protection légale des militaires et des agents de renseignements engagés dans des opérations antiterroristes ». Son astuce ? Le président étant aussi le chef de guerre, il est soumis à des devoirs qui gomment de fait la responsabilité au sens juridique. Bien évidemment, des notes juridiques ont été composées pour faire avaliser par toutes les organisations concernées, et pas seulement la CIA, cette modification du cadre fixé dans les années 70. Et ce, en avançant un argument légal complètement « tordu », pour reprendre le qualificatif du New York Times, qui stipule que « la torture n’était pas de la torture lorsque le président l’avait ordonnée ». Puisqu’il est aussi chef de guerre.

À tout cela, il faut ajouter et souligner que jamais, dans l’histoire des États-Unis, l’exécutif ne s’était livré à une privatisation, totalement contraire à l’esprit démocratique, d’un bon nombre d’activités de renseignements. Et dire qu’à tout cela (bis), Obama a donné son aval. Consternant !

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21 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 15 décembre 2014 05 h 58

    Que la CIA interroge Dick Cheney...

    Dick Cheney en sait beaucoup plus que quiconque sur ce qui s'est réellement passé le 11 sept 2001...Qu'on lui demande pourquoi, sachant très bien ce qui se tramait, on a délibérément expédié les avions de surveillance militaire au loin sous prétexte de faire un exercice...Qu'on lui demande pourquoi les deux tours jumelles et la tour abritant des papiers compromettants du FBI se sont écroulées comme des châteaux de cartes alors qu'aucune autre tour au monde victime d'incendie n'a eu la même réaction...Qu'on lui demande pourquoi le propriétaire des tours jumelles a contracté une grosse police d'assurance quelques temps avant les attentats...Qu'on lui demande pourquoi on n'a retrouvé aucun débris d'avion après l'attaque du Pentagone...
    Ma thèse est que l'administration Bush savait ce qu' Al Quaïda tramait, mais qu'ils ont laissé faire les événement pour leur permettre par la suite de légitimer leur guerre en Irak, planifié bien avant les attentats... Dick Cheney en sait plus que l'on pense...La torture de malheureux sans raisons valables n'est qu'une mesure de diversion pour détourner les regards des vrais coupables, soit l'administration Bush incluant surtout Cheney...La vérité n'a pas été faite sur ce qui s'est réellement passé lors du 11/9 et je ne suis pas prêt à mettre seulement la faute sur AlQaïda...Un jour, on saura...Du moins, je l'espère...

    • Jacques Beaudry - Inscrit 15 décembre 2014 09 h 42

      Vous avez oublié de mentionner mais peut-être en l'ignorant que le Mossad a joué un rôle prépondérant et très actif au désastre des tours jumelles.

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 15 décembre 2014 22 h 54

      Mme Feinstein nous livre-t-elle un petit avant goût de la vengeance d'Israël envers son ancien inconditionnel? Des gestes de rapprochement indirects, si menus soient-ils, avec son ennemi juré - l'Iran - ne se pardonneront pas de sitôt. Le moment de montrer les dents, est-il déjà arrivé? Mais qui vit dans une maison de verre...

  • Guy Vanier - Inscrit 15 décembre 2014 07 h 32

    Un empire est toujours un empire!

    Rien de surprenant, les USA contrôle le monde avec leurs pouvoirs militaires, financiers et leurs système maintenant complètement corrompus par l'argent.
    ils sont maintenant une oligarchie très efficace.
    Le capitalisme sauvage continu a sa course folle vers un mur inévitable.

  • Denis Miron - Inscrit 15 décembre 2014 07 h 43

    J'pas démocrate mais j'aime ça prétendre que je l'suis!

    «À tout cela, il faut ajouter et souligner que jamais, dans l’histoire des États-Unis, l’exécutif ne s’était livré à une privatisation, totalement contraire à l’esprit démocratique, d’un bon nombre d’activités de renseignements. Et dire qu’à tout cela (bis), Obama a donné son aval. Consternant !» Ce qu’il faut souligner en caractère très gras dans ce petit paragraphe, c’est la «privatisation du renseignement» qui fait que l’état n’est plus la représentation de l’ensemble des citoyens mais plutôt d’un groupe restreint d’ intérêts très particuliers, sur lequel on tentera par tous les moyens d’entretenir l’opacité. En Union Soviétique, ce groupe restreint ou élite si on préfère, avait pour nom, la «nomenklatura», et on nommait les membres de ce groupe des apparatchiks..
    Les États-Unies se sont toujours autoproclamés comme les grands défenseurs de la démocratie et de l’état de droit. Ce mythe est en train de se faire sérieusement déboulonner si le citoyen étazunien ne veille pas aux grains. Ces révélations s’ajoute à celles d’Edouard Snowden qui viennent confirmer la surveillance de masse par la NSA. De plus, la brutalité policière pour arroser le tout d’un soupçon de profilage racial de la part la nomenklatura. Ce que FD Roosevelt craignait est en train de s’installer dans ce pays.
    Bush et "La liberté dans une démocratie n’est pas assurée si le peuple tolère que la puissance privée grandisse au point qu’elle devienne plus forte que l’état démocratique lui-même. Ce qui, fondamentalement est le fascisme".Obama pourrait chanter en duo avec Bush :«J’pas démocrate mais j’aime ça prétendre que je l’suis» sur l’air de«J’pas pas un cowboy» de Lisa Leblanc …Harper et Couillard pourrait répéter en voix off la même chose derrière

  • michel lebel - Inscrit 15 décembre 2014 08 h 03

    La décadence

    La démocratie américaine est certainement mal en point. La cause première de cette décadence me semble pour l'essentiel être la trop grande importance accordée à l'argent et tout ce qui en découle: argent pour obtenir des postes de président et d'élus, pour produire des armements, pour participer à des conflits, argent mal distribué dans un pays où il y a beaucoup de pauvreté, d'écarts entre riches et pauvres, etc.
    Et cette omniprésence de l'argent amène une faiblesse morale où les valeurs sont faussées, avec une marchandisation des personnes, une atteinte à leur dignité, d'où l'acceptation assez généralisée de la torture. Obama lui-même ne peut résister à cette triste situation; il est condamné à faire de beaux discours, mais les actes de redressement requis, courageux, ne suivent pas. La conclusion est alors évidente: tout Empire a une fin. Ainsi va l'Histoire.


    Michel Lebel

    • Yvon Marcel - Inscrit 15 décembre 2014 13 h 30

      Bien dit M. Lebel, passons donc le relais à la Chine, qui saura redresser les torts de chacun.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 décembre 2014 14 h 20

      Un des problèmes, c'est que l'exécutif n'est pas redevable devant l'assemblée, comme dans tous les autres pays démocratiques.

  • François Dugal - Inscrit 15 décembre 2014 08 h 10

    Proverbe americain

    "God bless America" (Que Dieu bénisse l'Amerique).

    • André Le Belge - Inscrit 15 décembre 2014 12 h 54

      Ce n'est pas plutôt «Gold bless America»?

    • Denis Miron - Inscrit 15 décembre 2014 16 h 59

      Non... c'est«Gun blesse America»