Le dossier clos

On le savait sans vraiment tout savoir, on devinait, mais l’imagination ne se rendait pas jusque-là… Le résumé du rapport sur les actes de torture perpétrés par la CIA à la suite des attentats du 11 septembre 2001 se résume lui-même en un mot : barbarie. Contre laquelle, pas plus hier qu’aujourd’hui, personne ne sévit.

Depuis des mois, la ligne de fracture était nette, et elle n’a pas dévié mardi. D’un côté, les démocrates membres de la Commission du renseignement du Sénat tenant mordicus à ce que les résultats de l’enquête sénatoriale entreprise en 2009 sur les méthodes employées par la CIA dans sa lutte contre le terrorisme — le rapport complet étant prêt depuis des mois — soient publiés. De l’autre, les républicains membres du même comité, et des leaders de l’époque comme Dick Cheney, alors vice-président, furieux tant de la publication que de son contenu, pourtant des plus expurgés puisque le rapport de quelque 6000 pages a été ramené à une synthèse de 524 pages.

Ce clash politique, prévisible, a détourné l’attention d’un autre malaise, émanant cette fois des hautes sphères de l’administration Obama, inquiète elle aussi, mais plus discrètement, de la publication. Vendredi dernier, le secrétaire d’État John Kerry contactait directement la sénatrice Dianne Feinstein, présidente de la Commission du renseignement, la mettant en garde contre l’impact que le document aurait dans les pays dont les ressortissants ont été torturés. Il ne s’agissait pas de le retarder, a-t-on par la suite expliqué, mais la sénatrice Feinstein ne pouvait ignorer la pression qui s’exerçait.

Mais heureusement, publication il y a eu, et les constats qui s’y accumulent page après page après page sont consternants.

L’enfer est sur Terre, l’histoire de l’humanité le démontre déjà. Que les États-Unis aient leur part dans les horreurs du monde a été amplement répertorié. À sa décharge, la plus grande puissance démocratique au monde est au moins une habituée des rapports où elle fait ses mea culpa. Sauf que les leçons ne sont pas retenues. Pire encore, elle arrive chaque fois à recouvrir de nouveaux atours les astuces qui repoussent plus loin les limites.

Pour les militants d’al-Qaïda, on a donc déployé une architecture juridique sophistiquée qui permettait de conclure que des actes de torture n’étaient en fait que des « techniques d’interrogatoire renforcées », ce qui a permis d’établir dès 2002, avec l’autorisation secrète de l’administration de George W. Bush, le « programme de détention et d’interrogatoire de la CIA », qui a duré pendant toute sa présidence.

Ce programme n’a pas fait l’unanimité au sein de l’agence, mais la moindre réticence interne (oui, il y en a eu, air frais d’humanité de ce troublant rapport) a été dénigrée et ignorée. La CIA a exagéré l’efficacité des interrogatoires menés et minimisé leur dureté, et ce, jusqu’aux officines de la présidence. Toute supervision de ses gestes, qu’elle soit le fait du département de la Justice, du Congrès ou du Bureau de l’inspecteur général de la CIA, a été entravée (même les membres du comité sénatorial ont été espionnés !)… Le rapport n’en finit plus, en fait, de démontrer la toute-puissance d’un groupe de dirigeants, tant à la CIA que de l’administration Bush, qui s’assurait de laisser dans l’ignorance Colin Powell, savait dire juste ce qu’il fallait à Condoleezza Rice, et comptait sur l’indolence du président Bush.

On constate aussi que même si l’univers du renseignement en soi est dur, et il a été rendu encore plus implacable par les attentats du 11 septembre 2001, il y a un minimum que les agents s’attendent à respecter. Avec le nouveau « programme d’interrogatoire », on a atteint les bas-fonds, avec des agents réputés pour leur incompétence ou leurs déviances, sous la houlette de deux psychologues qui n’avaient jamais procédé à des interrogatoires mais qui avaient leur petite idée sur la méthode forte à employer pour faire parler des gens. On leur doit les pires inventions du programme de la CIA. Forts de leur expertise, ils ont même créé leur propre entreprise, à qui l’agence américaine de renseignement a confié la suite du dossier en sous-traitance… pour un montant de 81 millions ! C’est aussi par des informations comme celles-ci que le coeur se soulève à lire le document.

Reste que tout cela est maintenant sur la place publique, qu’il faut applaudir la transparence, le souci d’admettre ses torts (si ce n’est que la CIA, elle, n’admet pas du tout), le souhait de restaurer les valeurs américaines. Soit. Mais ensuite ?

Ensuite, rien. Le rapport sénatorial dénonce le fait que la CIA ait mal géré son personnel et ait rarement sévi contre ses agents responsables des violations les plus graves. Mais l’administration Obama fera pareil. Le département de la Justice a vite annoncé mardi qu’il n’y aurait pas de poursuite, car le rapport ne dit rien de nouveau. Ainsi va la vie dans la plus grande démocratie du monde : tout a été dit, donc le dossier est clos.

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