Indispensable bâton

Un constat d’échec des années Couillard-Bolduc : voilà comment on doit résumer le projet de loi 20, déposé vendredi par Gaétan Barrette. Depuis 2003, on a multiplié les incitatifs coûteux — des carottes —, sans jamais obtenir, en matière d’accès aux soins, de résultat satisfaisant. M. Barrette a le courage d’annuler la « prime Bolduc », de mettre fin au coûteux programme de procréation assistée et, surtout, de brandir le bâton pour inciter à la productivité. C’est louable, c’est bienvenu. Mais applicable ?

Gaétan Barrette a la franchise brutale, on le sait. Parfois, c’est nécessaire. Vendredi par exemple, lors de la présentation du projet de loi 20, il a lancé : « Nous avons, dans les dernières années, tenté quoi [pour améliorer l’accès] ? On a tenté d’augmenter le nombre [de médecins], ça n’a pas marché ; on a tenté de négocier […] des augmentations [de salaires] substantielles, ça n’a pas [amélioré l’accès aux soins] ; on a essayé des incitatifs, ça n’a pas marché. »

M. Barrette a raison. Et les Québécois en ont marre de payer pour un système de santé où obtenir un rendez-vous avec un médecin relève souvent du tour de force. Où il faut prendre rendez-vous dans les cliniques sans rendez-vous. Et où beaucoup de médecins ont profité des gargantuesques hausses de salaires (négociées par M. Barrette) pour travailler moins, donner moins de soins. Alors que d’autres — comme Yves Bolduc — acceptaient de prendre en charge plus de patients (bref faire leur travail !), mais à condition seulement de recevoir des primes. Le projet de loi 20 abolit d’ailleurs la fameuse prime Bolduc et c’est tant mieux. Car un système humain ne peut fonctionner uniquement avec des carottes. Il faut aussi la menace du bâton.

Si les chiffres du ministre sont fondés (ce dont certains doutent), on ne peut continuer à tolérer que les membres d’une profession aussi essentielle, mais qui nous coûte si cher collectivement, continuent à être si peu productifs. « 59 % des médecins de famille travaillent moins de 175 jours, pour une moyenne annuelle, pour ces 59 %, de 117 jours », a affirmé M.Barrette. Quant aux spécialistes, plusieurs d’entre eux profitent d’une « rémunération mixte » où l’introduction de forfaits les a carrément incités à réduire leur productivité de 30 %.

Il faut absolument sortir de cette logique où les contribuables donnent toujours plus (la santé représentera bientôt 50 % du budget du Québec) alors qu’ils reçoivent toujours moins. C’est précisément ce qu’entend faire le projet de loi 20 en instaurant des cibles que les praticiens devront respecter (nombre minimal d’heures, nombre minimal de patients, surveillance de l’assiduité) sans quoi ils seront sanctionnés. Cette coercition est nécessaire.

Sera-t-elle applicable ? La mesure du taux d’assiduité sera-t-elle fonctionnelle ? Du reste, les associations de médecins ont déjà commencé à constituer leurs barricades. Tout n’est pas de leur faute, bien sûr : pour opérer, par exemple, un chirurgien a besoin d’avoir accès à une salle d’opération. (Mais s’ils n’avaient pas accaparé les budgets avec leurs plantureuses augmentations, peut-être en resteraient-ils un peu pour le reste !) Chose certaine, s’ils croient aux beaux principes vantés dans leurs publicités télévisées, ils devraient faire un effort pour améliorer l’accès, plutôt que de se précipiter devant les tribunaux.

Quant à l’autre portion du projet de loi 20 mettant fin au programme de procréation assistée, elle est aussi bienvenue. Ce programme avait été implanté par Yves Bolduc sans études préalables, sans consultation large et prenait des allures de « bar ouvert ». Toutefois, que vient faire ce sujet en question dans le projet de loi ? La technique du projet de loi mammouth, où l’on amalgame toutes sortes de questions sans liens, est une pratique législative méprisante pour les parlementaires ; et risquée. Il devrait donc être scindé.

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15 commentaires
  • Chantale Desjardins - Inscrite 1 décembre 2014 08 h 16

    Un droit ou un privilège?

    Avoir un enfant n'est pas un droit mais un privilège.
    Ce programme devrait être réservé aux couples (homme-femme) et non aux couples
    de même sexe. Le projet de loi 20 est incomplet et il manque plusieurs items qui seront sans doute précisés dans le futur. Le gouvernement agit trop vite et parfois c'est incomplet. Dommage, car ainsi, on perd confiance.

  • Roger Gobeil - Inscrit 1 décembre 2014 09 h 00

    Brandir le bâton...?

    L'analyse de Barrette est juste, mais brandir le bâton a-t-il déjà donné quelque chose quelque part?

    Il faut à tout le moins le féliciter pour l'annulation de la «prime Bolduc», une vraie honte!

  • michel lebel - Inscrit 1 décembre 2014 10 h 04

    Mystères!

    Il y a de ces mystères dans cette société distince qu'est le Québec! Surtout en ce qui concerne le merveilleux monde médical! Il y a ici plus de médecins qu'ailleurs au Canada, mais l'accès à un médecin de famille serait toujours difficile. Les médecins y travailleraient moins que dans les autres provinces? Pourquoi? Les gens vont toujours en grand nombre aux urgences, qui débordent bien souvent. Pourquoi? Pourquoi il y a si peu d'infirmières-chefs comme en Ontario, qui poseraient des actes de soins? Mystères! Et plus ça change, plus c'est pareil! Cet atavisme serait-il donc une donne intrinsèquement québécoise? Il ne reste plus alors qu'à demander l'intervention du Pape François pour tenter de comprendre un peu, sinon à PKP!


    Michel Lebel

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 décembre 2014 11 h 31

      Des recherches pourraient trouver des réponses à ces questions, mais quel médecin va interroger des sociologues?

    • André Nadon - Inscrit 1 décembre 2014 12 h 05

      Le Québec n'est pas une société distincte, mais une société colonisée.
      Il n'y a aucun atavisme, mais bien le résultat des compromissions de nos élites pour conserver leurs privilèges consentis par les vainqueurs pour apaiser le peuple sans défense, au nom de la religion et du respect de l'autorité.
      M. Lebel fait sans doute de l'ironie quand il demande l'intervention du pape et en désespoir de cause à PKP qui justement veut nous sortir des vieilles ornières colonialistes. Il est lui-même, en tant que défenseur de ce système, parti du problème et nous demande d'avoir la foi malgré les résultats désastreux de cette condition de colonisé.

  • Sylvain Auclair - Abonné 1 décembre 2014 11 h 32

    N'est-ce pas le Dr Barrette qui disait...

    que si les médecins du Québec n'étaient pas suffisamment bien traités ou payés, ils pourraient bien quitter le Québec pour le RoC ou les États-Unis?

  • Yvon Giasson - Abonné 1 décembre 2014 12 h 32

    Le souci du patient en premier? Vraiment?

    Les réponses s'imposent parelles mêmes lorsqu'on y regarde bien et surtout si on suit ce dossier depuis plusieurs années.
    Les médecins travaillent moins mais retirent tout de même des revenus annuels pleinement satisfaisants compte tenu des coûts de la vie au Québec. D'autant qu'ils ont obtenus des privilèges du Gouvernement du Québec leur permettant de réduire considérablement leurs impôts (droit á l'incorporation, autorisation de déduire des dépenses refusées à tout autre citoyen, versement de dividendes moins taxées plutôt que du salaire etc...).
    Le travail à temps partiei devient alors un mode de vie bien attrayant...
    Puis, afin qu'on ne puisse pas les remplacer durant leurs longues absences, leurs corporations ont décidé de tout faire pour ralentir sinon empêcher, la venue de super-infirmières et de sage- femmes.
    Comparez nous à l'Ontario à cet égard. La différence est éloquente.
    Croyez vous que le bâton s'avère nécessaire pour d'aucuns?