La mort en trop

La mort n’a tellement plus de place dans nos vies qu’on l’escamote, la maquille, la bouscule. Ou on l’oublie, au sens propre comme au figuré.

Il y a une dizaine d’années, dans le cadre du congrès annuel de l’Acfas, de jeunes chercheuses en anthropologie avaient fait état de leurs travaux dans un nouveau champ de recherche : les changements dans les rituels de la mort tels qu’ils étaient vécus dans des entreprises funéraires. Le constat était déjà d’une infinie tristesse. « Les familles veulent de plus en plus de direct au four », leur avait dit avec verdeur un entrepreneur de pompes funèbres.

On commençait tout juste à mesurer l’effet de la disparition des rituels dans les salons funéraires. Cela a été en empirant. Aujourd’hui, et nous le dirons crûment, certains ne veulent même plus assumer la sortie du four. En sont pour preuve tous ces corps réduits en cendres et laissés pour compte dans les salons funéraires du Québec. Un phénomène qui va croissant. « Les gens se disent “c’est fini, pourquoi les réclamer ?”», note la présidente de la Corporation des thanatologues du Québec, Valérie Garneau.

La Corporation a relancé lundi dans nos pages l’idée absolument élémentaire de revoir la Loi sur les activités funéraires qui date de 1974 et dont les dispositions sont si désuètes que n’importe qui peut s’improviser directeur de funérailles au Québec et que la crémation n’y est même pas prévue. Un oubli législatif de taille, en soi reflet de ces morts qui, dorénavant, nous encombrent, même plus exposés, à peine dignes d’un dernier salut, et vite laissés derrière soi, si ce n’est dans un salon funéraire, très souvent au columbarium (70 % des Québécois qui meurent se font aujourd’hui incinérer). Sans oublier la dispersion des cendres, non encadrée, donc susceptible de dérapages.

Revoir la loi serait facile : il suffit de ressortir le projet de loi 83 déposé en 2012 par Yves Bolduc, alors ministre de la Santé, mais que le déclenchement des élections avait fait mourir au feuilleton. Les plus graves lacunes y sont comblées, et cela permettrait de faire sortir du jeu tous ces filous qui abusent de proches attristés ou font fi des préarrangements.

Aucune loi, toutefois, ne pourra rien contre le rapetissement de la mort, simple activité — même plus un temps de pause — qui s’ajoute au tourbillon de nos sociétés productivistes et consommatrices. Si quelques-uns ont inventé de nouvelles façons de dire adieu à leurs proches, plusieurs n’ont que le vide et la légèreté à opposer à la disparition des rites sacrés. Les Antigones modernes ne se rebellent plus pour que les hommages funéraires soient rendus. On ne réfléchit pas assez à cette déperdition de civilisation : nous y sommes pourtant tous confrontés.


 
10 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 17 novembre 2014 22 h 49

    La déperdition

    Cette "déperdition de civilisation" n'est-elle pas due à la faillite de notre système d'éducation qui a nivelé par le bas et bradé nos traditions?

    • Louise Melançon - Abonnée 18 novembre 2014 10 h 25

      C'est un élément dans le manque de "culture" des québécois... et qui mène, comme on le voit, à une "déperdition de civilisation", Merci, madame Boileau, de mettre le point sur les "i"...

  • Sylvain Auclair - Abonné 18 novembre 2014 07 h 56

    Rites sacrés

    Vous l'avez dit: ces rites étaient sacrés. Doit-on les imposer à une majorité qui n'est plus croyante?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 18 novembre 2014 09 h 42

      Les rites funéraires ne sont pas nécessairement reliés à la croyance en Dieu ou à un Au-delà.

      Ils sont de plus en plus là pour nous rappeller la vie défunt, et pour le marquer dans notre mémoire.

    • André Le Belge - Inscrit 18 novembre 2014 10 h 26

      Accompagner le mort jusque sa dernière demeure que ce soit le cimetière ou le four crématoire, n'a rien de religieux. Pour moi, ce n'est que l'expression du respect à la mémoire de quelqu'un!

  • Michel Boucher - Abonné 18 novembre 2014 09 h 46

    Et si je le mettais dans mon testament...

    que je désire être enterré selon les rites qui conviennent à ma croyance ou incroyance ? J'ose croire que ma famille immédiate respecterait mes derniers voeux.

  • Jacqueline Rousseau - Abonnée 18 novembre 2014 10 h 39

    Le sens de la tribu

    On se réunit à la naissance, aux anniversaires, aux fêtes et plus encore . Il me semble normal de le faire une dernière fois au nom de l'amitié et de la famille pour clôre notre relation avec ceux et celles qui ont compté dans notre vie .

  • Nicole Bouchard - Inscrit 18 novembre 2014 17 h 03

    La mort en trop

    Ces étudiantes Mme Boileau étaient à l'UQAC et travaillaient avec moi au sein d'un laboratoire sur les ritualité. Les choses ont hélas peu changées. La mort fait encore aussi peur , c'Est un mot "trop oublié" comme dirait St-Ex.. Comme chercheure je constate que la mort intéresse peu ou pas . On y entre lorsque l'on y est plongé par obligation. Si jamais le coeur vous en dit, je viens de publier un livre : RAcontez la vie jusqu'à la mort. IL contient 14 récits de vie de personnes en fin de vie, atteintes d'une maladie grave ou en deuil. Ce livre est disponible gratuitement sur une plate forme web. Ce site veut offrir un espace pour une "éducation à la mort"....Peu de médias ont été intéressés à ce projet. Si le coeur vous en dit rendez vous sur la plate forme www.uqac.ca/lepassage/ il me fera plaisir d'entrer en contact avec vous et les lecteurs.
    Nicole Bouchard,