La guerre des femmes

Sans guide à suivre, sans mode d’emploi, les femmes parlent, n’arrêtent pas. Mais l’euphorie de la prise de parole ne doit pas faire oublier que tout ceci n’est qu’un chapitre dans une guerre que les femmes vivent depuis longtemps.

Depuis 20, 30, 40 ans, tout est là, à portée de main : chiffres, témoignages, analyses. On les trouve dans des reportages, des essais, des rapports qui, l’un après l’autre, ont toujours dressé le même portrait : celui de cette immense proportion de femmes, le tiers d’entre elles, qui ont déjà été agressées.

Des rapports comme celui auquel l’ex-vice-première ministre Sheila Copps a contribué quand elle était jeune députée au Parlement ontarien. Lundi, son souvenir de cette époque en valait bien la lecture. Au cours de la tournée provinciale préparatoire à ce rapport, un député, bel et bien membre du groupe de travail sur la violence faite aux femmes, l’a coincée pour l’embrasser de force. Ironique ? Même pas. Simple reflet de la vie des femmes, qui ne s’étonnent de rien.

Mettez une « gang » de filles ensemble et il en sortira des histoires : de collègues à éviter, de patrons avec qui il ne faut jamais être seules, de profs dont il faut se protéger, d’amoureux potentiels à évaluer, de stratégies à adopter, de techniques de défense à développer (oui, Mme Copps, un bon coup dans les parties intimes pour se débarrasser du malotru !)… Possible que l’agression ne se produise jamais, mais elle fait partie d’un univers mental commun à toutes les femmes, intégré à leur quotidien.

Le plus grave ? À garder pour soi, plus rarement pour la police (plus à l’écoute qu’hier ?, il faudrait le demander aux femmes autochtones, ou aux policières et soldates agressées par des collègues), et parfois pour des rapports. Sous couvert d’anonymat, que les femmes se sont confiées ! : attouchements ou viols de la part de proches ou d’inconnus, les coups du conjoint, les pressions sexuelles dans la relation amoureuse… Mais une fois publiées, ces études, aux résultats étourdissants, furent systématiquement discréditées. Exagéré ! Manque de nuances !

Soyons-en sûres, s’il n’y avait que les chiffres, on entendrait aujourd’hui la même chose qu’hier : elles exagèrent. Et on continuerait d’associer des gestes outrageusement déplacés à du badinage dont la victime elle-même est tenue de rire, comme cela s’est déjà vu mille fois dans les médias.

Mais puisque maintenant les témoignages ont un visage, tout ceci finit par former une muraille au pied de laquelle on est forcés de s’arrêter plutôt que de continuer son chemin en ignorant le message. Des femmes fortes, connues, qui disent chacune à leur manière, tout émotive ou tout assumée, « moi aussi », aux côtés de toutes les autres qui prennent d’assaut les réseaux sociaux ou qui préfèrent, et c’est aussi leur droit, ne pas rajouter à la vague qui déferle mais qui n’en ont pas moins vécu. Bravo.

Encore faut-il avoir conscience que la dynamique de pouvoir sous-jacente à tous ces abus ne s’effacera pas d’un coup. Même Sheila Copps, qui fut victime d’un viol, a d’abord donné son appui inconditionnel à l’animateur-vedette Jian Ghomeshi. Spontanément, on doute des femmes parce que la domination masculine et le discours qui en découle restent, consciemment ou non, le repère de nos sociétés. C’est pourquoi aussi, même dans un Québec ou un Canada qui aspirent à l’égalité, raconter des actes passés est plus facile que d’étaler ceux que l’on vit aujourd’hui. La bataille est donc loin d’être finie ici, et elle est pire ailleurs, et elle est encore plus démentielle pour les femmes otages de conflits. Il faut aussi se le dire en ce jour du Souvenir.

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17 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 novembre 2014 08 h 06

    Un problème social pas juste réservé aux femmes

    Les agressions sexuelles et actes violents sont des phénomènes sociaux qui touchent non seulement les femmes, mais aussi les enfants et les personnes âgées.

    Les femmes ne sont pas en guerre, elles expriment leurs souffrances et leur sentiment de grave injustice et de manque de respect à leur égard. Leur combat s'achève lorsqu'elle peuvent confronter leur agresseur et le dénoncer sans crainte de représailles, mais surtout, lorsque la loi et les moeurs de notre société puniront ces actes plus sévèrement. Sans l'appui de la législation et des moeurs fondés sur l'égalité des sexes, rien de moins, les victimes continueront de crier dans le désert.

    Côté prévention, il y a tant à faire, surtout auprès des adultes en devenir. L'un des pires obstacles est l'héritage culturel parfois imprégné de machisme et d'attitudes condescendantes envers les femmes.

    • Alexia Ptito - Inscrite 12 novembre 2014 07 h 21

      La violence envers les femmes est le propos de cette lettre d'opinion. Ceci ne nie en rien la violence subie par les hommes et les enfants.
      Nous livrons certainement un combat, qui dure depuis bien longtemps et que nous gagnons à petit pas. Et cette guerre de longue haleine c'est pour l'égalité que nous la faisons.
      Et au nom de cette égalité, de ce droit de parole qui devrait revenir à tous et toutes, pourquoi serait-ce dérangeant que les femmes prennent de l'espace pour parler que de leur souffrance et pas celles des autres? Pourquoi doit-on nous rappeler que la conversation doit toujours inclure les hommes et/ou les enfants? Ce sont des réalités différentes, des statistiques différentes et bien que la violence faites aux enfants est souvent liée à celle faite à la mère, ici, nous prenons le droit de parler seulement de nos expériences.

  • Claude Laferrière - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 26

    ...et les personnes handicapées

    ...et les personnes handicapées qui ont choisi leur silence parce qu'on leur bloque le micro...c'est un massacre au Québec. Vous n'avez aucune idée du drame qui se joue.

    On aura beau critiqué les américains, il reste que le mouvement des femmes doit presque tout à Éléonor Roosevelt, une américaine.

    Quant aux handicapés, les guerres en ont tellement amoché qu'aujourd'hui, ils ont leur place chez nos voisins comme vétérans et autres, ces autres qui en ont bénéficié.

    Tout ce que le Québec est disposé à leur offrir, c'est un espace de stationnement et mourir dans la dignité.

    Les personnes handicapées attendent à leur tour une Éléonor Roosevelt.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 novembre 2014 11 h 24

      Oui, en effet, les handicapées sont un autre groupe très vulnérable.

    • Jacques Cameron - Inscrit 11 novembre 2014 13 h 49

      ...doit presque tout à Eleanor Roosevelt, une américaine...mais où l'égalité des sexes a-t'elle le plus évoluée depuis? Aux States?! Ce sont les Etats-Unis en décadence d'aujourd'hui qui sont critiqués.

    • Alexia Ptito - Inscrite 12 novembre 2014 07 h 35

      Le mouvement féministe est un mouvement vers l'égalité. Il y a plein d'injustices ici et ailleurs que nous nous devons de dénoncer, mais encore une fois, une forme de violence n'en nie pas d'autres.Ce n'est pas parce-qu'on parle d'agression faites aux femmes que nous ne savons pas qu'il y a d'autres problèmes d'inégalités sociales. Simplement, ce n'est pas le sujet de cette conversation. Ma génération féministe a deux préoccupations au coeur de sa philosophie: les notions de privilège et d'intersectionalité (qui tendent vers l'égalité). En gros, nous reconnaissons qu'il y a des privilèges (plus ou moins important selon le groupe) dans notre société accordés à différents groupes, même entre les groupes plus marginalisée. Donc, une femme en santé aurait plus de privilèges (qui ne sont pas de sa faute ou demandées, mais bien un produit sociétal) qu'une femme handicappée. Et nous pourrions faire ce genre de comparaison entre plusieurs groupes, en fonction du genre, de la religion, etc. Et l'intersectionalité addresse le fait que bien que le combat livré par certains groupes sont bien propres à leur type de problème, la réalité reste qu'il y a quand-même des discriminations propres à toutes les femmes et que nous nous rejoignons un peu toutes dans notre luttes vers l'égalité.

  • Jacques Morissette - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 43

    C'est selon...

    J'aurais préféré "lutte", très légitime, plutôt que "guerre".

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 11 novembre 2014 11 h 56

      D'accord avec vous, car ces femmes qui sortent de l'ombre sont des victimes et loin d'être en position offensive, ni même défensive.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 novembre 2014 09 h 48

    Sous l'idée de guerre...

    ... celle d'une opposition entre des groupes sociaux ou des États. Dans la mesure où les hommes se définissent comme groupe par des attitudes et des valeurs qui leur sont communes, les femmes faisant la même chose et que ce profilage résulte en une relation antagonique, l'éditorialiste sera tout à fait justifiée de parler de guerre «des» femmes.

    Pourtant, des décennies de luttes féministes contre les violences faites aux femmes ne semblent pas avoir tant incité jusqu'ici les femmes réelles à dévoiler leurs histoires, comme si les grandes envolées les avaient laissées sur la touche, avec leur souffrance privée, pas trop certaines qu'elles y soient aussi à leur place.

    Ce qu'il y a de précieux dans cette prise de parole sans mode d'emploi, c'est justement qu'elle ne s'embarasse pas tant de s'inscrire dans ce récit de la guerre des femmes écrit par d'autres toutes prêtes à les récupérer bien magnanimement. Sans vouloir tirer à moi le commentaire de madame Lapierre, il m'est apparu très clairement que si en effet ces dénonciations mettent en évidence la nécessité de rendre nos lois plus punitives, nous n'y réussirons pas tant par de grandes envolées qu'en se laissant porter par la compassion envers les victimes. Elles n'ont pas besoin d'être validées par l'autorité, juste d'être entendues, respectées, supportées, défendues dans leurs misères, à eux et à elles.

    • Louise Gagnon - Inscrite 11 novembre 2014 11 h 16

      M. Desjardins,
      Votre commentaire tout en nuance, m'incite à vous demander votre opinion ou vos propres connaissances sur l'état d'âme des hommes qui se plaisent à agresser ainsi des femmes. Je souhaite que des hommes véritablement virils fassent honnêtement leur coming out et expliquent ce qu'ils ont dans la tête. Je percoit ces hommes comme insignifiants, stupides, haineux, vulgaires, orgueilleux, malades, prétentieux, malhonnêtes, mais surtout malades dans leur propre estime de soi. Un homme qui connait sa propre force, bénéfique à souhait, n'agit pas ainsi, il se respecte et respecte les femmes autour de lui.
      Qu'en est-il selon vous?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 novembre 2014 14 h 24

      Je ne sais pas ce qu'ils ont dans la tête... ou ailleurs. Dans un certain sens, au-delà du mal qu'ils font, cela n'a pas d'importance. Entendons-nous bien: il y a un grand risque à chercher un sens à leurs actes, parce que là où il y a une explication, il y a motif à condamnation mais aussi éventuellement à excuse. La stigmatisation de la victime rôde toujours pas loin. Le coming out de Sheila Copps est intéressant: elle réussit à dire: «voyez, j'ai été violée, mais cela n'a pas fait de moi une femme violée, qui devrait s'en cacher comme de la lèpre».

  • André Michaud - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 57

    Combattre le barbarisme

    C'est une guerre contre le barbarisme et les hommes doivent aussi y participer.

    Les hommes civilisés doivent protéger femmes et enfants, pas les agresser comme des lâches.

    • Jacques Cameron - Inscrit 11 novembre 2014 13 h 57

      Absolument! La civilisation, la paix, le bonheur, ce sont des femmes et des enfants qui s'épanouissent. Avec les oeuvres de création et les oeuvres de générosité c'est ce qu'il y a de plus beaux sur la terre, le reste n'étant que magouilles et ferrailles.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 11 novembre 2014 16 h 03

      À Messieurs Michaud et Gagnon

      M. , Michaud, comme d'autres avant moi, hommes ou femmes, je ne suis pas d'accord avec l'idée qu'il s'agit d'une guerre: il n'y a pas d'ennemis enrôlés et tous sont civilisés, en principe, et de ces hommes il y en a partout, mais il ne faut pas oublier non plus qu'ils sont minoritaires, malgré tout.

      À M. Gagnon, vous avez bien raison d'écrire que "La violence est une plaie pour tous sans distinction." Que dire, au Québec, de la situation des hommes travaillant dans la construction: il en meurt régulièrement mais rien est fait que des pubs stupides ou un homme, justement, n'en fini plus de radotter, se contentant de dire qu'il faut que ça arrête, mais c'est pour ça qu'on le paie avec l'argent des contibuables. mais rien est fait.

      Les morts c'est sûr ne souffrent plus, mais mais leur femmes et leurs enfants oui, comme les handicapés, alors que les responsables, passifs ou actifs s'en lavent les mains et ça ne leur coûte à peu près rien. Les passifs sont les décideurs et les actifs les patrons qui s'en eux tirent pour des prunes et sans aucun remords.

      Les femmes de leur côté depuis un certain temps s'engagent pour travailler dans construction, et bien que formées pour cela elle sont souvent refusées sous de faux prétextes ou embauchées pour être ensuite intimidées voire bousculées jusquà ce qu'elles abandonnent.

      Et dire qu'on a voulu nous faire croire que l'égalité hommes/femmes était pour ainsi dire acquise au Québec, que c'est l'une de nos valeurs.

      Le chemin à faire est encore long et peu s'en soucient, même des grands geules tel qu'on a pu en voir à la commission Charbonneau et que certains défendent encore.