Nommer ce qui est

À trop vouloir couper les cheveux en quatre, le sens des événements se perd. Non, le Canada n’a pas été victime d’un complot terroriste, mais il a certainement été ciblé cette semaine par deux attentats politiques, peu importe l’état mental de leurs auteurs.

On parle beaucoup des loups solitaires depuis les attentats de Saint-Jean-sur-Richelieu et surtout celui d’Ottawa, mais il n’y a pas de consensus sur l’autre qualificatif à leur associer. Sont-ils des loups fous, désoeuvrés, délinquants ou engagés ? Ont-ils posé un geste détraqué, terroriste ou politique ?

Dans toutes les discussions à ce sujet, il faut se surprendre d’un fait : certaines réponses soulèvent plus de critiques que d’autres, comme si en soi nommer les choses devait aussitôt mener à des dérives. Faudrait-il donc s’en tenir à l’individu et nier le politique ?

Toute attaque est inacceptable, mais au-delà d’un geste, il faut aussi en voir la symbolique. Quelqu’un qui au hasard s’en prend violemment à des passants peut être intoxiqué ou dérangé mentalement, mais il n’y a pas à chercher plus loin. Quand un Marc Lépine vise spécifiquement les étudiantes de Polytechnique, en laissant une liste de personnalités féminines à tuer, c’est nier l’évidence que de se retrancher derrière son état mental en refusant de voir, comme on l’avait entendu il y a 25 ans, l’attaque contre les femmes. Au Métropolis, viser Pauline Marois, indépendantiste qui venait d’être élue première ministre, était un attentat politique, comme l’avait bien exposé notre collègue Antoine Robitaille dans son éditorial « Lever le tabou » à l’automne 2012. La motivation de Richard Bain dérange, certes, néanmoins elle existe.

Cette fois-ci, parce que certains confondent islam et islamistes, parce que l’islamisme terroriste et guerrier a jeté dans l’ombre la vie ordinaire de milliards de musulmans dont la nuance dans les croyances est aussi vaste que ce que l’on observe chez les catholiques, les juifs, les hindouistes, il faudrait minimiser les convictions religieuses extrémistes de Martin Couture-Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau pour insister davantage sur leur fragilité psychologique, par ailleurs avérée. Parce qu’ils étaient seuls pour attaquer, parce qu’ils l’ont fait de manière désorganisée, il faudrait refuser de voir que leurs gestes se rattachent à un ensemble social plus vaste.

Les cibles des deux hommes étaient pourtant claires, et on ne peut se méprendre sur leur sens : des militaires et le Parlement canadien. Les quidams qui se sont enfuis à son approche n’intéressaient pas M. Zehaf-Bibeau. Et la rhétorique qui le poussait à aller de l’avant était aussi celle qui lui avait donné envie d’aller en Syrie ou en Libye. En cela il n’était pas un homme isolé. Le Canada découvre à peine le phénomène, mais l’Europe sait depuis longtemps que la radicalisation islamiste est le lot de nombre de jeunes musulmans, « de souche » ou récemment convertis. Ce que cela signifie a une portée politique : les attentats commis sont applaudis par d’autres extrémistes qui, réseaux sociaux aidant, s’en serviront pour aller inspirer d’autres jeunes en quête d’action, de sens, ou d’idéologie religieuse.

Que dans cette roue sans fin, il n’y a pas de groupes, de chefs, de revendications bien articulées — tous repères qui autrefois marquaient les combats politiques, même les extrémistes — n’est que le reflet de l’époque. Mais dès lors que des symboles et non des individus sont visés, dès lors que cette attaque est applaudie par d’autres « combattants », solitaires ou pas, dès lors que le symbole a bel et bien été compris, nier le caractère politique des événements devient un dangereux aveuglement, qui n’aide en rien à y faire face.

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41 commentaires
  • Umm Ayoub - Inscrite 25 octobre 2014 04 h 35

    Du contrat social


    Depuis quelques années, on met beaucoup l'accent sur les émigrants, mais on devrait également regarder du côté des québécois de souches, comme vous et moi.

    On devrait introduire un cours d'éducation civique obligatoire pour tous les enfants, pour qu'ils connaissent leurs devoirs en tant que citoyens. Les notions de civisme et de politiques ne sont pas évidentes pour tout le monde.

    Qui est ce qui connaît par exemple la notion de 'contrat social' ? Si on faisait une petite enquête comme ça, je ne suis pas certaine que beaucoup de gens pourraient répondre. Les gens devraient savoir qu'est ce que le contrat social et qu'est ce qu'il implique comme responsabilités.

    Ils devraient savoir aussi quelles sont les alternatives qui s'offrent à eux en cas de mésentente avec le gouvernement, quel est le jeux politique, comment fonctionne les tribunaux, etc. et qu'en cas de mésentente radicale, la seule issue qui se présentent à eux, ce n'est pas de tuer leur concitoyens et se suicider ensuite, c'est plutôt de partir s'établir ailleur, où ils se sentiront plus à l'aise.

    Ce n'est pas tout de parler des groupes et des idéologies extrêmistes. Il faut parler également d'éducation et de politique intérieure...

    On ne devrait pas enlever les passeports de qui que ce soit pour l'empêcher de partir. Je pense que ce fut là une grave erreur. La nationalité n'est pas une prison. Ce n'est pas à la vie à la mort. Quand on ne s'entend plus, qu'il y a des divergences irréconcialiables, on se sépare, on ne se tue pas...

    Toutefois, celui qui part et qui revient après avoir combattu le Canada à l'étranger devrait être emprisonné pour haute trahison. On devrait aussi pouvoir enlever la nationalité. Le divorce, c'est pas juste dans un sens.

    • André Le Belge - Inscrit 26 octobre 2014 20 h 14

      Excellente réflexion. Je suis d'accord pour affirmer avec vous qu'enlever les passeports ou encore tatillonner pour fournir un passeport fut une grave erreur.

  • Marc O. Rainville - Abonné 25 octobre 2014 05 h 09

    Mais, nommez !

    Je veux bien ne pas couper ou multiplier les cheveux en quatre. Comment se fait-il cependant que personne parmi les commentateurs politiques comme vous Mme Boileau, une éditorialiste respectée, comment se fait-il qu'aucun analyste n'évoque la possibilité que nous soyons en face ici de ce que Stephen Lendman appelle ''State-sponsored mischief.'' N'y aura-t-il que sur les médias sociaux que l'on retrouve une réflexion sur cette possibilité ? Des expressions comme False Flags et Black Ops ont été rendues populaires par le cinéma hollywodien. Des auteurs sérieux comme John Le Carré, un ancien du MI6, a lui aussi présenté ces notions au grand public. Celles-ci correspondent à une réalité qui fait peur, il est vrai, celle du monde dit de la sécurité ou du renseignement. Dans les deux cas de figure qui nous ont tous bouleversé cette semaine, il m'apparaît incompréhensible que personne en autorité n'ait ne serait-ce que mentionné la possibilité que ces deux personnes désaxées aient été instrumentalisées. Je ne dis pas que c'est le cas. Je soutiens cependant qu'il faut évoquer cette posssibilité.

    • Jean-François Trottier - Inscrit 25 octobre 2014 12 h 03

      Nul besoin de tomber dans la théorie du complot pour saisir la responsabilité du gouvernement Harper dans ce qui s'est passé cette semaine. Le lien n'est pas direct évidemment, peut-être ces attentats se seraient-ils perpétrés dans tous les cas: on ne peut spéculer sur ce qui a fait agir l'un ou l'autre des auteurs, mais selon la, les politiques du gouvernement ils devenaient pour ainsi dire inévitables.
      Paupérisation au nom de la richesse, affaiblissement des filets sociaux, facilitation à l'accès aux armes à feu, positionnement pro-Israëlien sur la scène internationale, glorification de la guéguerre de 1812(!!!), les exemples pleuvent.
      On crée des écarts, des conflits, on divise pour mieux régner, on déclare la guerre à un ennemi nébuleux sans la moindre nuance... Ces vieux trucs éculés permettent de gagner des élections et mènent là où nous en sommes. Faut assumer ses actes des fois.
      Ne reste plus qu'à monter ces événements en épingle pour justifier le durcissement sécuritaire attendu. Quelle pitié!

    • Marc O. Rainville - Abonné 25 octobre 2014 17 h 14

      @ Trottier Ça, c'est le terrain et il miné. Vous avez raison, la responsabilité du gouvernement ne fait pas de doutes. Là où certains observateurs innovent, c'est sur l'occupation de ce terrain par les forces obscures qui tentent de diriger le monde vers un nouvel ordre mondial. La théorie, c'est qu'ils ne reculeront devant rien. Un de ces commentateurs, il est aux US of A, déclare ceci: ''Canadians are under the spell of a massive Psy Op.'' Googlez, ça ne vaut pas le coup que pour les conspirationnistes dans mon genre.

  • Sébastien Boisvert - Inscrit 25 octobre 2014 05 h 42

    Tout à fait

    Très bien dit.

    On n'est pas en présence d'une démarche spirituelle.

    C'est idéologique avant tout.

    Excellent texte!

  • Sébastien Boisvert - Inscrit 25 octobre 2014 05 h 52

    Rouleau le vrai musulman

    Ça fait tellement chaud au coeur de voir se soulever tout ses musulmans dénonçant avec vigueur la déformation de leur religion.

    Comme Patrick Reza Rouleau, converti à l'islam à l'âge de 17 ans et policier à Montréal depuis 8 ans. Voir la page Facebook Pas-en-mon-nom.

    Cette initiative a été déclanchée avec le texte d'un jeune québécois musulman a été vu près de 800 000 fois en trois jours!!!

    Décidément, ça fait chaud au coeur.

    Vive les musulmans du Québec! Les vrais.

    • Bruno Sterckeman - Inscrit 25 octobre 2014 13 h 55

      C'est une vieille rengaine que vous nous chantez. Comme si dans la société de tradition judeo-chrétienne tous les gens qui se disent de confession chrétienne descendaient dans la rue à chaque fois qu'un des leurs commet un meurtre, un viol etc.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 25 octobre 2014 07 h 42

    Le courage de nommer à voix haute

    Merci madame Boileau de dire tout haut ce que la grande majorité des autres commentateurs n'osent dire, par correctitude politique, et par crainte d'être qualifiés d'islamophobe. Le terrorisme qui sévit actuellement prend racine dans les textes islamiques, dans le Coran, les discours d'imams, les sites Internet de groupes organisés, bref il y a bien cette mouvance islamique visant à établir un caliphat. Tous les moyens sont pris pour y parvenir, y compris les efforts pour changer les lois de pays non musulmans.