Serment voilé

Prêter le serment de citoyenneté à visage couvert ? C’est le « droit » qu’invoque réclame Zunera Ishaq, d’origine pakistanaise, devant les tribunaux. Depuis une directive de 2011 définie par le ministre de l’Immigration canadien de l’époque, Jason Kenney, la chose est interdite. Mais Mme Ishaq conteste. M. Kenney a bien fait de réitérer sa directive, la semaine dernière et de rappeler que la citoyenneté est d’abord un « privilège ».

Le débat sur la charte des valeurs a été si intense qu’on le croit à tort réglé. La fatigue face à un débat instrumentalisé de tous bords nous a peut-être fait oublier qu’il y avait là de vraies questions qui demeurent non réglées. Par exemple, veut-on vraiment, dans cette fédération, que les nouveaux arrivants puissent prêter le serment de citoyenneté à visage couvert ? Dans ce processus d’acquisition de la citoyenneté où il est tant question des « valeurs » communes de cette même fédération — notamment l’égalité —, veut-on vraiment banaliser le port d’un symbole — certes religieux — clairement dégradant pour les femmes comme le niqab ? Qui consacre leur exclusion ?

À ces deux questions que soulève le cas Zunera Ishaq, il faut évidemment répondre non. Et c’est ce qu’a fait le ministre Jason Kenney, sur Internet, la semaine dernière. Il faut s’en réjouir. En 2011, c’est lui qui avait donné la directive prohibant la prestation de serment à visage couvert. Maintenant ministre de l’Emploi, il a réitéré cette décision du gouvernement fédéral alors qu’elle est contestée devant les tribunaux. L’avocat de Mme Ishaq, Naseem Mithoowani, lui a reproché d’« imposer son idéologie de valeurs canadiennes » dans ce processus d’acquisition de la citoyenneté. Pardon ? Qui impose son idéologie, ici ?

M. Kenney a aussi été ministre du Multiculturalisme et, paradoxe, s’est montré extrêmement critique du projet de charte des valeurs du gouvernement Marois, allant même jusqu’à menacer Québec de poursuites de la part d’Ottawa. Il faut préciser qu’il condamnait principalement cette prohibition controversée du port de signe religieux par les employés de l’État. D’ailleurs, M. Kenney a soutenu en avril qu’Ottawa ne s’attaquerait pas à une éventuelle loi sur la laïcité du gouvernement Couillard, loi qui établirait entre autres que, lors de la « prestation de service », le représentant de l’État et le citoyen sont à visage découvert.

Pour ce qui est du cas de Zunera Ishaq, il est pour le moins étonnant. Peut-on trouver rejet plus global de la citoyenneté d’un pays (d’accueil !) que celui-là ? Refuser de montrer son visage aux représentants d’une nation disposée pourtant à nous accueillir ! Peut-on reprocher à ce même pays de vouloir vérifier si l’on accueille le bon nouveau citoyen ? Étrangement, au moment de l’incident, Mme Ishaq n’aurait même pas réclamé un accommodement. Tout de suite, elle a opté pour la contestation devant les tribunaux. Peut-être y a-t-il là une valeur fondamentale dans le Canada de Trudeau post-1982 ? Mme Ishaq serait à cet égard très canadienne…

Du reste, le ministre Kenney a eu raison de rappeler qu’obtenir la citoyenneté n’est pas un droit, mais un privilège. C’est ce qui diffère d’ailleurs de la « cause célèbre » N. S. Cette dernière (dont l’identité n’a pas été révélée) a réussi en 2012 à convaincre une (courte) majorité de la Cour suprême qu’elle pouvait conserver son niqab lors d’un procès criminel au Canada. Ce jugement (aux conclusions déplorables) concernait donc les « droits » d’une citoyenne devant un tribunal. Pas les « privilèges » d’une personne qui souhaite devenir citoyenne. Et c’est pourquoi il ne devrait pas en l’espèce être considéré comme une jurisprudence. Mais au pays du multiculturalisme, on ne sait jamais.

À voir en vidéo