Le faux-semblant

Le président turc Recep Tayyip Erdogan est passé maître dans l’art du faux-semblant. À preuve, la promesse de combat contre le groupe État islamique formulée il y a une semaine a été reléguée derrière la lutte contre Bachar al-Assad et contre les Kurdes. Résultat immédiat? L’EI contrôle pratiquement Kobané, troisième ville kurde de la Syrie.

Le gouvernement américain est furieux. Il n’est pas le seul. Sans le crier sur tous les toits, les gouvernements des États européens qui ont rejoint les rangs de la coalition mise sur pied à l’initiative de la Maison-Blanche sont également contrariés. Les dirigeants des États arabes impliqués ? Beaucoup moins. En fait, c’est à se demander quand ils vont ajuster leurs positions, et non plus s’ils vont les ajuster, sur celle du président turc qui vient d’accomplir une volte-face laissant présager un chapelet de conséquences si énormes qu’on peut avancer ceci : une profonde réorganisation géopolitique de la région est d’ores et déjà en gestation. Clarifions.

Il y a une semaine tout juste, les parlementaires turcs ont débattu et voté à une forte majorité la motion portant l’empreinte de leur président et qui stipulait que le combat contre les djihadistes de l’EI était inscrit à l’ordre du jour du très court terme. Dans les heures suivant ce vote, l’armée disposait des tanks sur les hauteurs de Kobané, ville frontière. Depuis lors, les militaires turcs ont observé le déploiement des militants de l’EI dans les quartiers de Kobané sans bouger le petit doigt. Le moteur de cette indifférence ? Le renversement d’Assad en Syrie étant la priorité des priorités d’Erdogan, il considère, en toute logique d’ailleurs, que tout bombardement visant l’EI renforce indirectement Assad. Ce n’est pas tout.

Au cours des derniers jours, Erdogan a confié que, selon lui, « l’EI et le Parti des travailleurs kurdes, c’est la même chose », quand il ne chuchotait pas que « pour nous le PKK ne vaut pas mieux que l’EI ». Il en va ainsi pour la simple et terrible raison que l’autocrate turc essaie d’obtenir aux forceps des concessions du PKK dans le cadre des négociations de paix qu’il poursuit avec celui-ci. En fait, il craint comme la peste que, si d’aventure les Kurdes de la Syrie obtenaient une quelconque autonomie analogue à ceux de l’Irak, cela n’inspirerait les 15 millions de Kurdes de la Turquie. Aussi s’applique-t-il, sans trop se cacher d’ailleurs, à rayer le PKK de l’horizon politique et à contrôler éventuellement des provinces kurdes de la Syrie afin d’y renvoyer les centaines de milliers de réfugiés actuellement en Turquie. Passons à la dimension compliquée complexe à puissance 1000 de ce qui est bel et bien un pataquès oriental.

Il faut bien comprendre qu’en appelant les nations arabes à forte majorité sunnite, on pense au premier chef à l’Arabie saoudite, à modifier l’ordre des objectifs afin que toutes les énergies convergent vers la chute d’Assad, s’ensuivront des assauts politiques et guerriers portant les empreintes des parrains d’Assad. Qui sont-ils ? L’Iran et la Russie. Jamais l’Iran ne restera les bras croisés car cela signifierait la mise entre parenthèses de son ambition consistant à confectionner un croissant chiite jusqu’au littoral de la Méditerranée. Jamais la Russie ne laissera tomber la maison Assad, son seul allié dans la région, qui lui garantit un accès aux mers chaudes et qui est également un vieil allié de l’Iran.

Ces faits rappelés, on comprendra mieux pourquoi le New York Times se posait mercredi la question suivante : est-ce que la Syrie sera le Vietnam d’Obama ? Les auteurs du texte font l’analogie avec Lyndon B. Johnson qui avait fini par donner son aval à une expédition terrestre, à une présence physique des GI, après y avoir été totalement opposé. Il se trouve que le désistement de la Turquie, qui s’avère le désistement de la principale force terrestre de l’OTAN, hormis les États-Unis, pose le dilemme dit de la quadrature du cercle : sans implication terrestre, l’expansion de l’EI se poursuivra à vitesse grand V. À moins de faire aujourd’hui ce qu’on s’est toujours refusé de faire : armer les Kurdes à vitesse grand V.

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12 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 9 octobre 2014 06 h 09

    Déployer à Kobané des troupes canadiennes au sol sans mandat de l'ONU ou de l'OTAN ?

    Bien au contraire, je n'écris pas qu'il faille faire la guerre à Kobané, qu'il n'y a pas d'autre moyen d'aider significativement les minorités menacées ou encore que l'État islamique menace suffisamment le Canada pour que ce soit un 'casus belli', mais selon moi la seule raison d'agir moralement valable est la défense efficace de minorités réellement menacées d'extermination, en d'autres mots les kurdes, les yésidis et les chrétiens. Hier, j'ai également lu que l'état turque achetait encore le pétrole produit sur le territoire de l'État islamique ! À moins de déployer rapidement des troupes occidentales (et canadiennes) au sol hors mandat de l'ONU et de l'OTAN et de seulement les y laisser le temps d'obtenir un accord susceptible de protéger les minorités menacées, la seule solution encore disponible pour remplir l'objectif moral envisagé plus haut est l'armement des kurdes à vitesse grand V. Mais, par où et qui transitera cet armement ? Par la Turquie ? Le voudra-t-elle à temps ? Il faut donc maintenant se demander non seulement ce que les kurdes feraient par la suite de leurs armes, mais ce que nous ferions par la suite avec ou sans eux, même contre eux ? Se contenteraient-ils de créer leur propre état à l'intérieur des frontières de l'Irak actuel ? Voudraient-ils l'agrandir en y ajoutant une partie de la Syrie, par exemple la région de Kobane ? Probablement, mais il y a également beaucoup de kurdes en Iran et en Turquie. Tout ceci fera assurément exploser la poudrière.

  • François Dugal - Inscrit 9 octobre 2014 07 h 48

    L'OTAN

    La Turquie est membre de l'OTAN. Pourquoi celle-ci ne met pas la pression sur Erdogan?

  • Simon St-Gelais - Abonné 9 octobre 2014 08 h 06

    Mais qui êtes vous?

    Armer les kurdes, envoyer l'armée. Mais qui êtes-vous, M. Truffaut, et qui est votre papa? Comment se fait-il que vous soyez aveugle, ou malhonnête, au point d'élaborer ces scénarios farfelus, et de ne vouloir admettre que nous (le Canada, les USA, l'OTAN et leur laquais) ne contrôlons rien! Les scénarios que vous décrivez n'ont aucune chance de succès, vous ne faites que parler à travers votre chapeau. Les USA n'ont jamais eu aucune chance de sortir victorieux du Viet Nam, peut importe ce que Johnson, Kennedy ou Nixon auraient fait, à part balancer une bombe atomique sur le Nord Vietnam. Et encore.

    Cessez de vous faire l'apôtre de l'interventionnisme, dont l'histoire ne cesse de démontrer l'inefficacité. NOUS NE CONTRÔLONS RIEN.

    • Simona Macaveiu - Abonnée 9 octobre 2014 09 h 50

      M. St-Gelais, j'ai du mal a suivre votre raisonnement. 'Nous ne controlons rien': qui est le Nous dont vous faites allusion? Le Canada, les EU, l'union europeenne, la Russie, lIran??? Si personne ne controle rien et qu'il est inutile d'avancer des scenarios 'farfelus', a ce moment mieux faut faire baggage et rentrer chez soi, en laissant le massacre continuer... comme il n'y a rien a faire!! et ceci pourrait s'appliquer a tout autre conflit/guerre civile/ massacre trop complexe pour s'en meler. N'avons-nous pas, en tant qu'humain, une certaine responsabilite ne serait-ce que d'essayer de sauver qq vies humaines?

    • Simon St-Gelais - Abonné 9 octobre 2014 11 h 19

      L'occident ne contrôle pas les conséquences de ses interventions militaires. Jamais.

      "N'avons-nous pas, en tant qu'humain, une certaine responsabilite ne serait-ce que d'essayer de sauver qq vies humaines?" Non, non et non. C'est toujours le même argument que la gauche "humanitaire", "morale" ou "interventioniste" nous sert. Il est faux de prétendre que nous sauvons des vies. En servant ce discours, vous n'êtes que les idiots utiles du pouvoir.

    • Simon St-Gelais - Abonné 9 octobre 2014 11 h 26

      Les américains, lorsqu'ils ont fomenté le coup d'état en Iran en 1953, ne s'attendaient vraiment pas à voir la révolution de Khomeini marcher sur Théhéran en 1979. Pas plus qu'il ne s'attendaient à se faire chasser de Saïgon en 1975, après avoir déversé des millions d'hectolitres de napalm sur le Viet Nam et ses environs.

      Personne ne peut prévoir les conséquences de nos actions lorsque nous intervenons dans d'autre pays. Et si le passé est garant de l'avenir, tout ça va nous revenir en pleine face un jour ou l'autre. Donc, l'argument du "devoir moral", vraiment, c'est pour les cons.

      Armons les Kurdes, et nous verrons.

    • Simon St-Gelais - Abonné 9 octobre 2014 11 h 31

      Le massacre se produit, quotidiennement, depuis des décénies, dans plusieurs pays qui sont les alliés de l'occident au Moyen-Orient. Cessons l'hypocrisie.

    • Simon St-Gelais - Abonné 9 octobre 2014 12 h 01

      Si vous voulez VRAIMENT, de façon RÉALISTE, faire quelque chose pour les droits humains, les droits des femmes, contre les massacres et toutes ces choses, vous pourriez, par exemple, commencer par militer auprès de nos gouvernements pour qu'ils imposent un embargo sur l'Arabie Saoudite, grand partenaire commercial du Québec s'il en est, et accessoirement, un pays où la femme est lapidée quotidiennement, et grands amateurs de tranchage de tête...

  • Richard Laroche - Inscrit 9 octobre 2014 09 h 13

    La preuve des faux-prétextes pour la guerre

    Il est très juste de mentionner que l'Iran et la Russie DOIVENT AUSSI FAIRE FACE À LA MENACE DE L'EI.

    Pourquoi est-ce que face à cette éléphantesque évidence, aucun politicien américain, canadien ou européen ne soulève l'idée que toute la planète pourrait s'allier pour isoler l'EI avec une mission casque bleu? Pourquoi est-ce que la Russie et l'Iran seraient si méchants qu'on ne pourrait s'allier avec eux contre l'EI, le mal suprême?

    Si toute la classe politique occidentale fait la geule à la Russie et à l'Iran pendant que se poursuit le massacre, y a-t-il quelqu'un d'encore assez crédule pour nier que tout ceci n'est qu'une guere froide pour le contrôle géopolitique des ressources au moyen-orient? Si on allait là bas pour sauver la veule et l'orphelin, on ne cracherait pas sur des alliés capables d'empêcher l'exécution d'innocents.

    Face à cette mascarade internationale, il est ironique d'observer que les seuls qui agissent avec honnêteté sans mentir sur sur leur objectif, c'est l'EI.

  • Claude Levac - Inscrit 9 octobre 2014 12 h 35

    Attention là!

    C'est déjà semblable au chaos. En rajouter ou ne pas en rajouter c'est la même chose. Désolant oui, mais le dialogue est rompus. Ceux qui prétendent avoir LA solution sont irresponsables. La race humaine est actuellement névrosé pays riches et pauvres confondus, sauf que les pauvres eux ils ont faim. Très faim.
    Triste humanité.