Resucée numérique

Se donner un Plan culturel numérique du Québec relevait de l’urgence chez nous. Il faut donc se réjouir de l’annonce faite hier par la ministre de la Culture, Hélène David, et le premier ministre, Philippe Couillard. Le Plan en 51 points ressemble toutefois tellement à la Stratégie déposée en mars par l’ancien gouvernement qu’on se demande pourquoi on a attendu tout ce temps avant de la ré-annoncer. Il y avait urgence, non?

La démonstration que le numérique est en train de modifier tous les aspects de la vie culturelle au Québec et ailleurs n’est plus à faire. Pour une rare fois, les futurologues, il y a quelque 20 ans, n’ont pas eu tout faux. Le développement des réseaux informatiques allait provoquer, martelait par exemple Alvin Toffler, des effets sociaux aussi déterminants que ceux attribués à l’invention de l’imprimerie. L’invention de Gutenberg, par exemple, aura contribué à cristalliser les langues nationales et à faire naître les nations. Les médias de masse au XXe siècle ont souvent accentué ces effets « nationalisants » de l’imprimerie. Le numérique lui, travaille au corps les cultures nationales ; il tend à dé-nationaliser. Dans le numérique, on est d’emblée dans l’international. Le « marché » de la musique devient mondial. Autre exemple : les « téléromans », si suivis jadis par les Québécois, subissent une concurrence massive des « séries » dont on regarde les épisodes d’un trait, sur Netflix par exemple. On commande des livres sur Amazon.com. Une nouvelle américanisation est en marche.

Philippe Couillard a encore une fois eu recours à une métaphore maritime hier. Pour décrire la position du Québec par rapport aux phénomènes du numérique, il a déclaré que vouloir y résister équivaudrait à tenter de « se mettre dans le milieu du Saint-Laurent pour en arrêter les flots ». (Un peu plus et il reprenait le slogan des Borgs, cette race de créatures cybernétiques, dans Star Trek, utilisé récemment par une députée néodémocrate : « Toute résistance serait futile. ») Le premier ministre fut encore plus précis : « Que ce soit Uber pour les voitures partagées, que ce soit Netflix pour la vidéo, ce sont des phénomènes de société irréversibles. »

Arrêtons-nous un instant sur l’aveu d’impuissance qui semble sous-jacent à la déclaration de Philippe Couillard. N’y a-t-il vraiment rien à faire face à ces phénomènes ? Si le numérique est un fleuve majestueux (comme le Saint-Laurent), à quoi bon se donner un plan numérique ? À quoi bon la politique si les « phénomènes sociaux sont irréversibles » ? (Pensons à l’« économie » !)

Bien sûr, on ne désinventera pas Internet et le numérique. Mais présenter les choses comme étant hors de notre portée est excessif. Il est possible d’agir, de « résister ». Il est possible de profiter, comme nation, des occasions qu’offre le « nouveau monde », malgré les tendances lourdes décrites plus haut. À l’arrivée de la télévision, bien des Québécois ont cru que leur culture nationale allait mourir. Ce ne fut pas le cas, car nous nous sommes donné des institutions et des moyens pour encourager la création d’ici et pour faire connaître ici les oeuvres culturelles.

Ainsi, on préfère lorsque le premier ministre souligne qu’il faut « se projeter aussi sur ces plateformes, que ce soit YouTube, ou des sites de librairies ». Le plan présenté hier comprend d’ailleurs plusieurs avenues intéressantes pour le nouveau monde numérique. Numériser les collections des musées ; encourager la diffusion en ligne. Est-ce assez ? Tout découle d’une vaste consultation entreprise en 2010. Déjà, en mars, l’ancien gouvernement déposait une « stratégie numérique culturelle ». Celle-ci a muté en « Plan culturel numérique » cinq mois plus tard avec le gouvernement Couillard. Assez consulté, il est temps d’agir.

7 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 30 septembre 2014 07 h 58

    Le coup de pied au chien?

    Quand on entend les représentants de ce gouvernement, à partir de Couillard se déclarant d'emblée impuissant à ceci et cela, jusqu'au ministre de l'environnement qui endosse n'importe quoi, la question est de savoir qu'est le peuple pour ces cuistres'?

    Clairement c'est le chien de la maison à qui l'on donne le coup de pied parce qu'on ne peut lui offrir autre chose qu'une gestion bas de gamme de plus en plus affirmée tacitement.

  • Louise Melançon - Abonnée 30 septembre 2014 08 h 21

    le "fond du coeur" de Couillard

    Le premier ministre se fait connaître de plus en plus, en vérité.... On ne peut résister aux courants "mondialisants".... la nation n'est plus importante.... nous sommes des citoyens du monde dans une "province" comme les autres... Je suis découragée de constater, chaque jour, combien nous sommes en train de reculer...

  • André Martin - Inscrit 30 septembre 2014 08 h 25

    Le Grand Visionnaire

    Là aussi, le Visionnaire en chef de la province ne sait pas de quoi il parle (et visiblement ça ne l’intéresse pas de le savoir). Alors il reprend des slogans creux, des « buzz words », comme son mantra sur les vraies affaires… mais surtout celui des caisses-enregistreuses, sur lequel il doit s’endormir le soir.

  • Grace Di Lullo - Inscrit 30 septembre 2014 08 h 59

    Il se fait ici des choses incroyables.
    Il y a ici des hommes et des femmes de grands talents et d'une grande créativité.
    Il existe ici des initiatives et des projets numériques exceptionnels. Je pense rapidement à la Société des arts technologiques (SAT).

    Il y a plus que thésauriser comme la mémoire du cinéma Éléphant ou la numérisation essentielle des contenus trouvés dans les réseaux des bibliothèques. Il y a le développement et la diffusion de projets remarquables. Les forces et les ressources sont là, il suffit maintenant de les encourager et de participer à l'essor.

    • Victoria - Inscrite 30 septembre 2014 09 h 52

      Le problème, Grace Di Lullo, est que le numérique ne touche non seulement les arts, mais bien d’autres domaines.
      Nos enfants sont nés ou presque nés avec le numérique à leur portée sans le livre d’instruction et de précautions inclus.

      Le numérique, c’est bien beau, sauf que lorsqu’il se produit des doublons dans le système des entreprises privées ou publiques, les possibilités de pertes d’identité sont grandes et des apparences trompeuses sont ainsi créées pouvant aller jusqu’à un vol d’identité ou un vol de titre de propriété.

      Pis dans les régions, la fibre optique et le câble n’est pas répandu partout. Trop dispendieux comparativement à une agglomération urbaine.
      J’ai accès seulement qu’à la très basse vitesse. L’autre solution est une tour et de l’équipement dispendieux qui émet des ondes dont les résultats de recherches sont parfois mitigées.

      C’est un peu comme prendre des pilules pour dormir à long terme. Les conséquences sont parfois dévastatrices, mais la faute était souvent attribuée à d’autres possibilités mentales.
      Le syndrome Ça s’peut pas, vous connaisse ?

      Alors le numérique et l’envers de sa médaille… Pas très attrayant !

    • Grace Di Lullo - Inscrit 30 septembre 2014 14 h 46

      Madame Lefevbre je voulais tout simplement dire - tout comme une phrase de Monsieur Robitaille - Que tout n'est pas hors de notre portée-.
      Hier, en écoutant le clip média de la conférence de presse, je n'ai pas aimé la présentation du Premier ministre Couillard. Certes, nous avons du retard et vous en faites état, par exemple, dans l'infrastructure du réseau, mais je déplore la mentalité de certains de nous présenter ou de nous penser comme des incapables et des ignares. Hier, la présentation du Premier ministre était une annonce d'un programme recyclé et en plus non pas en faisant l'éloge de notre créativité, mais de de notre retard.

      Je rêve probablement, mais je crois que nous sommes capables de grandes innovations et de réussites. Il y a des gens, des organisations, des initiatives et des développements dans le domaine que nous devons saluer et soutenir.

  • Pierre Bernier - Abonné 30 septembre 2014 15 h 44

    Pourquoi?

    Effectivement, "on se demande pourquoi on a attendu tout ce temps" ?

    Qui plus est, madame la ministre était fort hésitante dans plusieurs de ses propos sur les divers plateaux médiatiques ?