La métamorphose

Rien de moins qu’historique, déclarait la semaine dernière le procureur général des États-Unis, Eric Holder. Il a raison, le mot n’est pas trop fort. Pour la première fois depuis 1980, le nombre de détenus dans les prisons fédérales a diminué l’année dernière — de près de 5000 personnes, pour s’établir à 215 000. Signe d’un changement de philosophie significatif dans l’approche américaine en matière de justice et d’incarcération, caractérisée depuis trop longtemps par le tout-à-la-prison. Mutation culturelle, certes. Mais c’est aussi une question de gros sous, vu la conjoncture économique.

D’autres chiffres : la population américaine a augmenté du tiers environ depuis 1980, mais celle des pénitenciers fédéraux de 800 %. Les États-Unis, avec 5 % de la population de la planète, abritent 25 % de la population carcérale mondiale, dont la majorité est jetée en prison pour des crimes non violents reliés au trafic de drogue.

Premier Noir à occuper les fonctions de procureur général et l’une des voix les plus progressistes du gouvernement Obama, M. Holder a piloté une réforme de la justice qui se trouve à démonter, du moins en partie, les lois répressives adoptées sous l’ancien président Ronald Reagan et reconfirmées en 1994 par le fameux « crime bill », en vertu duquel était élargie la liste des infractions jugées criminelles, étaient investis 10 milliards de dollars dans la construction de nouvelles prisons et étaient accordés aux États des incitatifs destinés à pousser leurs tribunaux à distribuer massivement des peines de prison.

La réforme d’Eric Holder — qui, soit dit en passant, quitte bientôt la Maison-Blanche après six ans comme procureur général — élimine l’imposition tous azimuts de lourdes peines pour les petits contrevenants sans connexion à de grands gangs de trafiquants de drogue. Elle corrige en outre une différence controversée que la justice faisait entre le crack et la cocaïne en poudre — une différence qui pénalisait de façon démesurée les jeunes hommes noirs. On s’attend ainsi à ce qu’en 2016 le nombre de détenus ait chuté de 10 000, l’équivalent de six prisons fédérales bondées. Concurremment, des États comme la Pennsylvanie, la Géorgie et l’immense et conservateur Texas ont adopté une approche semblable, réduisant utilement de plusieurs milliards des dépenses carcérales que les contribuables commençaient à trouver peu utiles.

La « révolution » est dans le fait que la réforme Holder a fini par rallier même ses ennemis républicains. Voici qu’est enfin admis, même à droite, ce que les experts disent depuis toujours, à savoir que l’emprisonnement à tous crins n’induit pas une réduction sensible du taux de criminalité. Il était temps. À Stephen Harper de se rendre maintenant à cette évidence.

À voir en vidéo