L’éternel retour

Les ministres de la Santé se succèdent en promettant toujours la même chose : plus d’efficacité, plus de services, beaucoup d’économies. En réalité, ils finissent tous par s’embourber dans un méli-mélo de restructurations coûteuses n’ayant en bout de course que peu d’effets sensibles sur lesdits services. Pour l’instant, malgré un style et un vocabulaire volontaires, on peut craindre que Gaétan Barrette se conforme à cette triste règle.

Le ministre de la Santé a osé jeudi, après le dépôt de son projet de loi 10, utiliser un mot célèbre dans l’histoire politique du Québec, « désormais » : « Désormais, je peux dire que notre intention est de faire en sorte que notre système de santé ne rimera plus jamais avec bureaucratie, mais plutôt avec services. » Son discours rappelle toutefois de nombreuses autres réformes passées dans le réseau de la santé : Thérèse Lavoie-Roux, Marc-Yvan Côté, créateur des défuntes régies régionales de la santé. Philippe Couillard, pendant la campagne électorale de 2003, avait promis d’« abolir » ce même palier, les régies régionales, afin que les tâches de coordination des services soient « assumées par les directions d’établissement elles-mêmes ». À ses yeux, les lacunes du système tenaient à la « lourdeur bureaucratique » et « au manque de confiance à l’égard des directions des établissements ». « Ces gens-là savent quoi faire, ils n’ont pas besoin d’une structure entre eux et le gouvernement », insistait-il. Une fois ministre, M. Couillard a effectivement aboli les régies, mais a trouvé nécessaire de créer des agences. Il a été le grand patron pendant cinq ans, sans que les services à la population connaissent la grande partie des améliorations promises. Un récent rapport du Commissaire à la santé, concernant l’accès aux urgences, le démontrait clairement pour ce secteur.

M. Couillard est un disciple et admirateur d’Héraclite, ce penseur présocratique, premier à avoir formulé l’idée de l’« éternel retour », reproduction du même à diverses époques (ancêtre du jour de la marmotte !) En matière de réformes de la santé, nous semblons condamnés à confirmer la théorie héraclitéenne.

On répliquera qu’en 2014, il y a des différences. D’abord, M. Barrette — contrairement au Couillard version 2003 — s’est fait élire sans annoncer l’abolition ! Par ailleurs, cette fois, on promet ouvertement l’élimination de 1300 postes de cadres. C’est une cible qui semble justifiée, compte tenu de l’explosion du nombre de cadres dans le réseau de la santé durant l’ère Couillard. Mais une autre cible laisse dubitatif : à partir de 2017, on ferait des économies de 220 millions de dollars.

Car l’abolition de structures ne garantit rien. Elle se résume souvent à des déménagements de fonctionnaires, des redéfinitions de fonctions, entraînant des coûts insoupçonnés, non comptabilisés. En résultent souvent des périodes de latence où les lignes de commandement sont embrouillées, faisant chuter la productivité. Autre phénomène : de nouvelles structures naissent. On l’a vu avec les agences, qui ont succédé aux régies. Dans la réforme Barrette, le ministère récupérera plusieurs fonctionnaires des agences ; de nouvelles directions risquent d’être créées. Des postes de directeurs adjoints pourraient bien se multiplier dans les nouveaux centres intégrés de santé et de services sociaux.

Dans cette transformation, un poste semble être complètement redéfini : celui du ministre, qui hérite entre autres de pouvoirs de nomination gigantesques dans les conseils d’administration. Dans un rapport ancien, celui de la commission Clair, l’on dénonçait une surpolitisation du réseau qui ne pourrait être éliminée qu’avec la création d’une vaste agence, sorte d’Hydro de la santé. La réforme Barrette va dans un sens tout à fait contraire en amplifiant encore le rôle de la personne détenant le maroquin de la santé. Si cet aspect n’est pas corrigé lors de l’adoption de la loi 10, on peut annoncer un bel avenir aux cycles des éternels retours.

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25 commentaires
  • Claude Girard - Abonné 27 septembre 2014 04 h 24

    Désormais...

    Vous avez raison, "désormais, ce sera comme d'habitude"

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 27 septembre 2014 17 h 50

      Voyons d'abord ce qui a évolué...

      Premièrement, les derniers 10 ans ont permis un ratrappage concernant le nombre de médecins nécessaires, ainsi que leur remplacement par des plus jeunes motivés à faire plus, pour les besoins de la population ;
      Deuxièmement, l'échec subi, dans la façon envisagée à l'époque de diminuer le nombre de cadres nécessaires pour faire fonctionner la machine, n'aura été qu'une étape nécessaire pour mieux comprendre la problématique et poser les bons gestes pour enfin réussir ;
      Finalement, le Doc Barrette veut laisser la marque du médecin qui sait faire les choses, avant de confier les rênes à un bon vieux conseil d'administration.

  • Roger Gobeil - Inscrit 27 septembre 2014 04 h 58

    Pauvre réseau !

    Les prochaines années risquent d'être pénibles dans le réseau de la santé et des services sociaux. Pendant qu'on va s'amuser à tout défaire, les services vont continuer de peine et de misère envers et contre les experts de la structurite qui vont s'en donner à coeur joie!

    Le privé est voué à un bel avenir!

  • Guy Vanier - Inscrit 27 septembre 2014 06 h 20

    Retour au temps de Duplessis!

    Nous reculons de 60 ans avec ce gouvernement. Toute le monde agencez en arrière....LOL.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 27 septembre 2014 19 h 08

      Dans les années soixante, n'était-ce les religieuses qui s'occupaient des hôpitaux....et ça marchait?

    • Jacques Beaudry - Inscrit 28 septembre 2014 08 h 30

      @ roxane bertrand

      Mais depuis les salaires ont changés et les gens ne se rendaient pas à l'urgence ou chez le médecin au moindre bobo.

  • François Dugal - Inscrit 27 septembre 2014 08 h 04

    La promesse

    Un jour, les médecins généralistes et spécialistes sont en conflit ouvert avec le ministre de la santé. Le lendemain, ils signent l'entente. Qu'elle est la promesse dont nous ne savons rien qui a virer le vent de bord?

    • Yvette Lapierre - Inscrite 27 septembre 2014 18 h 50

      fine observation...

    • René Bezeau - Abonné 27 septembre 2014 23 h 04

      De lui donner un bon coup de main pour passer sa réforme et leurs donner en retour plus de pouvoir dans le système.

  • Louka Paradis - Inscrit 27 septembre 2014 08 h 19

    Analyse brillante

    Bravo et merci, M. Robitaille, pour cet article éclairant. Je croyais l'ère des «mammouths» révolue depuis longtemps. En me faisant cette réflexion, je me souviens tout à coup du fameux «Small is beautiful» qui a tant fait rêver : nous en sommes aux antipodes.