Qui perd gagne

Les Écossais ont choisi. Ils reportent à plus tard leur désir de retrouver l’indépendance de leur pays, abandonnée en 1707 au profit d’une union avec l’Angleterre. Ils lui donnent une deuxième chance à la condition qu’elle soit revue et corrigée, comme l’a promis le premier ministre britannique, David Cameron, durant la campagne référendaire avant le vote du 18 septembre. Ils ont estimé qu’il y avait là un « beau risque » à prendre.

Le référendum invite à des parallèles avec ceux de 1980 et de 1995 au Québec. On y a vu fleurir la même effervescence démocratique venant de la prise de parole par les citoyens. Et, en ce lendemain de veille, comme ce le fut ici aussi, les perdants ressentent durement la défaite, tandis que les vainqueurs ne réalisent pas tout à fait les conséquences de leurs promesses de changement.

Il y a, par ailleurs, de nombreuses différences à relever et à retenir, la plus évidente ayant trait au processus référendaire. L’Écosse n’étant pas un État autonome, les conditions en ont été négociées avec Londres. Il y a eu entente sur la question, une question courte et directe, et l’acceptation de la règle de la majorité simple à 50 % plus une voix. Les règles ont été suivies de part et d’autre. Il n’y a pas eu de dérives, comme le financement illégal par Ottawa, en 1995, du love in de Montréal. Au royaume du fair-play, on a su garder la tête froide. Pas ici.

Le discours du camp du Non en Écosse s’est largement inspiré de l’expérience canadienne, notamment de cette idée qu’un Non voudra dire oui à des changements constitutionnels. C’est ce qu’avait promis le premier ministre Trudeau en 1980, sans préciser ses intentions, qui étaient de rapatrier la Constitution. De même en 1995, Jean Chrétien s’était engagé à « garder ouvertes toutes les autres voies de changement ». Mais, au lendemain de la grande frayeur causée par la quasi-victoire du Oui, il se consacra plutôt à fermer la voie à un troisième référendum.

La promesse du premier ministre Cameron aux Écossais se voulut sans équivoque. Il y aura une superdévolution de pouvoirs, comprenant notamment celui de lever des impôts et des taxes. Reste à voir comment se dérouleront les négociations. L’Écosse peut s’appuyer sur les 45 % de voix obtenues par le Oui. Si les indépendantistes écossais ont perdu le référendum, ils y ont par contre gagné un rapport de force qui tient aux progrès faits par leur projet.

Un autre référendum sur l’indépendance n’a pas été écarté par le premier ministre Alex Salmond, qui a employé les mots « ce stade-ci » en parlant de la décision de ses concitoyens de ne pas choisir l’indépendance. L’idée d’indépendance n’est que mise entre parenthèses au profit de la négociation d’un statut particulier. Les Écossais acceptent en quelque sorte le « beau risque » qu’on leur propose, selon l’expression employée par René Lévesque en réponse, en 1984, à l’invitation du premier ministre Mulroney de négocier le retour du Québec dans la Constitution.

Les indépendantistes québécois n’ont pas voulu en 1995 suivre ce chemin. Ils auraient pourtant pu forcer la négociation d’un arrangement constitutionnel. Ils détenaient un levier formidable avec les 49,42 % des voix recueillis par le Oui, mais ils ont préféré miser sur la tenue d’un troisième référendum, que 19 ans plus tard ils attendent toujours et qui se fera attendre au moins une autre décennie, faut-il conclure devant leur incapacité à faire leur unité. Cela a bien sûr pour résultat de figer le Québec dans un statu quo dont le premier ministre Philippe Couillard se contente, lui qui avait promis en campagne électorale de rouvrir le front constitutionnel. Tant que le Parti québécois ne sortira pas de son « champ de ruines », selon l’expression de Jacques Parizeau, ce statu quo se perpétuera, car le rapport de force du Québec tient largement à l’existence de ce parti.

L’Écosse découvrira sans doute que les négociations avec Londres seront complexes. La dévolution promise changera le rapport politique avec les autres parties du royaume. Déjà des voix s’élèvent au pays de Galles et de la part de députés anglais pour un nouvel ordre constitutionnel. Le Royaume-Uni pourrait évoluer vers une fédéralisation du pays. Des expressions bien connues au Canada, comme statut particulier, ententes asymétriques, se feront entendre. Néanmoins, souhaitons-lui bonne chance, car, si elle réussit, cela démontrera aux Canadiens qu’il est possible de réussir une négociation constitutionnelle.

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15 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 20 septembre 2014 06 h 56

    Souvenirs douloureux .....

    C'est un rappel brutal des référendums de 1980 et 1995 alors que les premiers ministres du Canada nous avaient dit qu'un non voulait dire oui et que cela changerait pour le mieux au Québec .....
    En 1980 , cette promesse s'est tranformée en rapatriement unilatérale de la constitution et la charte des droits et libertés ......
    En 1995 , Jean Chrétien nous a imposé sa loi sur la clarté qui est une honte démocratique dans ce contexte ou les Écossais ont obtenu la règle du 50% plus un .... En entendant hier Chrétien et Dion défendrent leur loi sur la clarté , il y a aucun espoir a investir dans ce plusssss beau pays a la Chrétien ....

  • Catherine Paquet - Abonnée 20 septembre 2014 07 h 15

    La dévolution sera partagée par tous...

    ... et elle sera négociée par tous. C'est à dire par les quatre composantes du Royaume-uni: L'Écosse, mais aussi le pays de Galles, l'Irlande dun Nord et l'Angleterre elle-même. Si on a bien écouté le discours du premier ministre Cameron, on a compris que ces négociations seront effectivement complexes, mais elle seront aussi dirigées et conclues par Londres. Or on sait que le parlement britannique est composé de députés venant des quatre composantes de la Grande-Bretagne. Donc on voit mal des négociations à quatre se conclure par des ententes asymétriques. D'ailleurs le nouveau premier ministre de l'Écosse n'aura pas l'aura de M. Salmond et ne pourra pas, à moins d'être suicidaire politiquement, invoquer la possibilité d'un autre référendum après une défaite aussi cuisante et la démission de son prédécesseur qui reconnaissait avoir atteint le bout de cette avenue vers le changement et la négociation.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 20 septembre 2014 16 h 14

      La défaite du OUI à 45 % n'est pas "cuisante" .

    • Catherine Paquet - Abonnée 21 septembre 2014 06 h 29

      M. Saint-Arnaud,
      On peut être d'accord avec votre choix de mots, mais admettez que d'avoir porté le porcentage de partisans de l'indépendance de 38% à 45% en un an et demi de promesses, de promotion, de discours, de porte-â-porte, ce n'est pas la réussite du siècle. Et je ne dirais pas, comme l'éditorialiste que les Écossais ont décidé de donner une deuxième chance à l'union avec la Grande-Bretagne. Je dirais qu'ils ont examiné le projet d'indépendance et qu'ils n'en ont pas voulu. Faire des procès d'intentions ou échafuder des projections d'intentions, ce n'est jamais très utile.

  • François Beaulé - Inscrit 20 septembre 2014 07 h 48

    2 réalités différentes

    Les pouvoirs du Québec sont beaucoup plus grands que ceux de l'Écosse. La Constitution du Canada est très différente de celle du Royaume-Uni. Il serait fort étonnant que l'Écosse, suite à ses négociations avec Londres, obtienne plus de pouvoirs que le Québec a déjà.

    Le PQ et les indépendantistes, depuis 20 ans, fuient dans un Québec imaginaire plutôt que de construire le pays réel. Le PQ nuit aux forces progressistes et donc participe au conservatisme qui déplait tant à Bernard Descôteaux.

    • Colette Pagé - Inscrite 20 septembre 2014 11 h 54

      Ce n'est pas parce que le Québec a davantage de pouvoirs que l'Écosse qu'il faudrait cesse d'en réclamer: Mentionnons notamment le pouvoir d'utiliser le regitre des armes à feu, le pouvoir d'adopter sans contrainte la loi portant sur le droit de mourir dans la dignité, droit de refus du péage sur le pont Champlain etc.

      Par contre depuis les référendums perdus suivis de promesses de changements non respectées, le Canada a fermé la porte à double tour aux changements et personne ne souhaite ré-ouvrir la boîte de Pandore constitutionnel. Pour sa part, le PM du Québec se refuse de prendre quelques intiatives que ce soient. Et s'il ne craignait pas la levée de boucliers des souverainistes et des nationalistes québécois, il est raisonnable de penser qu'il serait prêt à signer la constitution pour un plat de lentilles et ce sans égard aux demandes traditionnelles du Québec.

    • Gilles Théberge - Abonné 20 septembre 2014 21 h 20

      C:est le nouveau vocable utilisé pour qualifier les indépendantistes Québécois. On dit qu'ils fuient dans un pays imaginaire.

      C'est un peu condescendant et à la marge du mépris. Et ça fait d'autant plus mal quand ça vient de compatriotes, comme c'est le cas ici.

      Dans le Roc il n'y a pas de doute et il est rare que les anglos-Saxons qui le constituent crachent ainsi sur les leurs. C'est pourquoi ils peuvent continuer de façonner et de construire un pays qui leur convient et qui leur ressemble. Justement parce qu'il leur ressemble.

      Il n'y a pas de construction de quoi que ce soit qui n'ait d'abord été imaginée. Ça n'existe pas. Le rêve précède toujours l'actualisation de n'importe quel projet.

      Pourquoi cela serait-il différent pour nous?

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 septembre 2014 11 h 26

      Les pouvoirs du Québec sont peut-être plus grand, mais personne ne nie que l'Écosse soit une nation. Elle a d'ailleurs sa propre équipe nationale dans plusieurs compétitions internationales. En rugby, le Tournoi des Six-Nations oppose l'Angleterre, l'Écosse, la France, le pays de Galles, l'Irlande et l'Italie. Essayez donc une chose pareille pour le Québec!

  • Sylvain Rivest - Abonné 20 septembre 2014 11 h 32

    La comparaison est très difficile à faire en notre relation avec le Canada et la relation que vie l'Écosse et le royaume uni. Les québécois n'ont aucun lien de près ou de loin avec la population canadienne. Nos priorités, nos valeurs sociales, nos racines, nos façons de faire, notre langue, nos relations internationales, notre mixité avec les autochtones... Bref, le Canada est un corp étrangé pour nous, un envahisseur qui nous empêche de nous épanouir. Tandis que l'Écosse et l'Angleterre sont issus de la même terre leur association forcé touche beaucoup plus le plan politique que culturel. Mais ils ont, tout comme nous, tout à gagner d'une autonomie politique. Le pouvoir fédéral est trop loin des besoins local. Meme chose au États Unis, en Chine, en Russie...

    Plus c'est gros plus la gestion est déficitaire. Il faut espérer qu'une lucidité s'installe partout et que l'on donne de l'autonomie aux régions de ce monde mais tout en gardant un lien de collaboration avec tous nos voisins.

    • yolande laliberte - Inscrit 21 septembre 2014 06 h 30

      Comment pouvez-vous affirmer que les Quebecois n'ont aucun lien avec la population canadienne?

    • Sylvain Rivest - Abonné 21 septembre 2014 10 h 47

      Madame Laliberté,

      La seule véritable souche canadienne d'origine est celle qu'on appelle aujourd'hui "québécoise" malgré qu’il y ait quand même plusieurs familles qui ont été dispersé un peu partout sur le territoire. Le reste sont des immigrants ou des descendants des familles d'envahisseurs anglais.

      Actuellement, selon les données du fédéral 13 groupes d'origines ethniques différents ont franchi la barre du million dont 20,6% sont née à l’étranger. Plus de la moitié de la population canadienne sont issue de l’étranger. Et tous ces immigrants envahissent l'espace publique et influence les décisions politiques. Je n'ai rien contre les immigrants mais en trop grand nombre ils finissent par écraser la population locale avec leurs mœurs, leurs religions, leurs valeurs et leurs conflits.

      Faite un sondage, sur n'importe quel sujet dans le ROC et faite le même au Québec et vous n'obtiendrez jamais la même réponse. Pas parce que on est plus innocent qu’eux ou l’inverse mais parce qu’on n’a pas les mêmes valeurs, les même moeurs...

      ON a rien en commun avec le ROC. Et ici, dans notre dernier bastion, nous sommes entrain de nous faire assimiler.
      Nous avons plus en commun avec les catalans qu'avec l'Écossais.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 21 septembre 2014 11 h 19

      On peut très certainement se reconnaître certains liens et une familiarité certaine avec le ROC qui découlent de sa proximité et du voisinage des deux nations, ce qui dans mon cas n'induit aucune identification nationale à ce pays.

    • Roger Gauthier - Inscrit 21 septembre 2014 14 h 19

      Si on les compare avec le reste du monde, les Québécois et les Canadiens se ressemblent beaucoup.

      Vous exagérez beaucoup notre lien de mixité avec les autochtones. Il y a beaucoup de Québécois de souche qui tiennent de tels propos, mais les Autochtones qui vivent au Québec n'ont pas cette opinion, et c'est pour cette raison qu'ils sont presque tous opposés à l'indépendance du Québec.

      Le lien que les Québécois ont avec leurs autochtones est à peu près le même que partout ailleurs en Amérique du Nord.^

      "Tandis que l'Écosse et l'Angleterre sont issus de la même terre"

      Nous sommes issus de la terre juste à côté de l'Angleterre.

      Les Anglais et les Écossais sont nos cousins.

      "Nos priorités, nos valeurs sociales,"

      À quelques détails près, les valeurs sociales du Canada, du Québec et de l'Europe sont à peu près les mêmes.

      Partout sur terre, le Canada est vu comme une terre de liberté et de prospérité.

  • Claude Bariteau - Abonné 20 septembre 2014 14 h 14

    Qui perd, perd, un point c ‘est tout.


    Le directeur du Devoir voit un espoir dans cette défaite. Or, comme le signale Georges Paquet, cet espoir ne concerne pas l’Écosse, mais la Grande-Bretagne, comme l’espoir de Mulroney en 1992 concernait le Canada plutôt que le Québec.

    Dans ses propos le premier ministre Cameron a fait écho à une consultation, après entente entre parlementaires, auprès du peuple britannique.

    Dans cet ensemble, les Écossais, qui se disent un peuple au sens politique du terme, ne seront qu’un faible pourcentage de telle sorte qu’un refus de leur part du projet de dévolution pourrait être accepté ailleurs, dont en Angleterre où les Britanniques sont à 85 % et auxquels ont accpeté d'être associés les 55,3 % des Écossais qui ont voté NON.

    Comment alors le peuple écossais, dont se disent membres de nombreux défendeurs du Non, peut-il voir la suite autrement qu’en perdant ?

    La seule voie est celle mise de l’avant par Nicola Strugeon. Sa particularité consiste à rendre le peuple écossais souverain en Écosse, pluttôt que le peuple britannique. Ça implique uniquement de légiférer en ce sens d'ici la consultation qu'entend faire le premier ministre britannique.

    Si les parlementaires écossais inscrivent cette souveraineté dans les structures politiques, ce qui était envisagé par les tenants du Oui, les perdants du 18 septembre pourraient se retrouver des gagnants. Autrement, non.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 21 septembre 2014 11 h 21

      Vous avez bien raison; ils ont choisi la dépendance.