Le nouveau mur

Dans le monde des livres, ceux des fictions pour être précis, il se dit que les trois royaumes de la mélancolie et de la nostalgie s’appellent le Portugal, la Hongrie et la Russie. Ces trois-là ont tous été des empires. Aujourd’hui, le dernier nommé y aspire à nouveau avec Vladimir Poutine dans le rôle de chef d’orchestre.

Au printemps dernier, le maître du Kremlin a commis un geste qui s’est avéré le franchissement de la ligne rouge géopolitique. En effet, pour la première fois dans l’histoire de la Fédération de Russie, pour la première fois depuis l’implosion de l’Union soviétique, un dirigeant russe ordonnait l’annexion de la Crimée et commandait de fait la traversée de la frontière. À la différence de la Moldavie et de la Géorgie, où un soutien avait été accordé aux prorusses sans greffe de territoires à la Russie, Poutine, on insiste, a amputé l’intégrité territoriale d’une nation souveraine, soit l’Ukraine évidemment.

 

Au sein de la population russe, cette mutilation géographique a été d’autant plus applaudie qu’elle pansait, en partie seulement, le sentiment d’humiliation ressenti au lendemain de la fin de l’Union soviétique en 1991. Mais encore ? En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, la Russie a perdu l’Asie centrale, le Caucase et les républiques baltes. Au sentiment d’humiliation s’est ajouté un appel à la revanche. Plus exactement, au fur et à mesure que les anciens satellites soviétiques situés en Europe rejoignaient les rangs de l’OTAN ainsi que ceux de l’Union européenne (UE), le ressentiment à l’endroit de l’Occident s’aipaississait passablement. Surtout, lorsqu’en 2004 sept de ces ex-satellites ont été acceptés dans l’OTAN avant que n’éclate au cours de la même année la Révolution orange en Ukraine. Ce rappel de faits récents, et auxquels il faut évidemment ajouter les fracas guerriers qui ont cours dans l’est de l’Ukraine, illustre à point nommé l’axiome qui enseigne que les idées sont comme les faits : têtues ! On s’explique.

 

Au cours de son premier mandat en tant que président, Poutine s’est appliqué à consolider l’État avec le concours étroit de l’Église orthodoxe. En fait, il a liquidé l’héritage de Boris Eltsine en se débarrassant des oligarques et de son inclination pour la démocratie et le libéralisme. Son deuxième mandat, il l’a amorcé en livrant un discours extrêmement important, car annonciateur de ce que l’on observe depuis plusieurs mois. Poutine ainsi que la très grande majorité des Russes ont la certitude que jamais l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ne reconnaîtront leur pays comme un égal. Partant de là, et avec le soutien très appuyé du clergé, Poutine a enfoncé le clou suivant : le marxisme-léninisme qui vous a empoisonné la vie pendant 70 ans est une philosophie, une posture politique, née en Europe et importée par des Russes pro-européens, donc des Russes qui ont combattu l’influence prononcée des penseurs slavophiles du XIXe siècle.

 

En 1833, ces derniers avaient convaincu le ministre de l’Éducation que la trilogie idéologique de l’Empire russe, l’Empire des Romanov, devait être « orthodoxie, autocratie et nationalité. » Nationalité ? Le Russe étant singulier, différent de l’Europe, il faut le défendre où qu’il soit. Toujours est-il que, de 1833 à 1917, donc à la Révolution bolchevique, les slavophiles se sont acharnés à défendre cette triade d’un autre temps avec une force telle qu’elle a transcendé… le temps ! À preuve, Poutine l’a en quelque sorte métamorphosée en l’ADN de la Russie nouvelle.

 

Paradoxalement, cette poussée de fièvre nationaliste conçue à l’aune de l’irrédentisme, donc d’une conception aryenne du monde, qu’on le veuille ou non, d’une conception qui n’est rien de moins qu’une négation de l’altérité, paradoxalement donc l’alimentation de cette fièvre revient à semer les graines du démembrement, possible évidemment, de la Fédération de Russie. Car la Fédération en question regroupe des provinces, on pense à celles qui sont à la périphérie de l’Asie centrale, où les musulmans sont majoritaires. Où d’ailleurs l’islam politique a le vent en poupe depuis la mise au pas, et de manière violente, par Moscou de la Tchétchénie et des autres républiques du Caucase.

 

Cela étant, cette résurgence de l’irrédentisme a été entretenue par une mosaïque médiatique si imposante de taille, et si obéissante, qu’on peut avancer que le président est également le ministre de la propagande. Pour s’en convaincre, il suffira de marteler que tous les idéologues actuels de la Grande Russie, de l’Eurasie, soit les Alexandre Douguine, les Dmitri Kisselev, les Alexandre Prokhanov et autres, tous admirateurs de Carl Schmitt, philosophe et surtout juriste officiel du IIIe Reich, et d’une flopée de théoriciens de l’ésotérisme, tous donc se sont mis au service de la gloire de Poutine. Cette histoire permet de répéter — hélas ! — que « moins on a de connaissances, plus on a de convictions ».

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32 commentaires
  • Patrick Asselin - Inscrit 18 août 2014 02 h 02

    La Russie est déjà redevenue une superpuissance

    Monsieur Truffault, vous me faites encore sourire avec cette analyse romantico-historique. Ce que bon nombre d'occidentaux ne comprennent pas, c'est que la Russie est redevenue une superpuissance militaire et économique.

    Le rapport dette/PIB de la Russie est de 13% alors que celui des États-Unis est de plus de 400% en y incluant tous les déficits accumulés (medicare, social security etc..)

    L'empire américain repose sur le crédit, et comme tous les empires en déclin, la solution est d'imprimer toujours davantage de billets. Malheureusement, l'efficacité de ce processus tire à sa fin.

    Le crédit ne sauvera pas l'Amérique. Seule une guerre pourra garantir la survie du dollar. En ce sens, l'Ukraine est devenue le prétexte occidental pour déstabiliser la Russie et les autres pays des BRICS.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 août 2014 12 h 58

      La Russie n'est pas une superpuissance économique. Sa seule source de revenus provient de l'exportation du pétrole et du gaz, et elle doit importer presque tout. Or le jour est proche où le pétrole manquera...

    • Jean Cantin - Inscrit 18 août 2014 21 h 46

      Je pense qu'il est encore tôt de parler de la Russie comme d'une superpuissance économique, mais la Russie dérange c'est clair, en tous les cas, les propos de M. Truffaut en sont la preuve.

      Mais côté militaire, la Russie n'est pas l'Irak ou la Libye. Ce n'est pas seulement une superpuissance militaire, c'est aussi un grand exportateur d'armes, sans compter qu'ils ont une maîtrise de l'accès à l'espace que je soupçonne bien des pays de l'Ouest envier.

      Et il n'y a pas que l'énergie qui contribue aux revenues de l'état russe. Le secteur de l'énergie a compté pour 20 à 25% du PIB russe pendant les 10 dernières années selon les indicateurs de tradingeconomics.com.

      Ne vous en déplaise M. Auclair, la Russie a signé cette année même un contrat d'exportation avec les Chinois pour 30 ans, une affaire de 400 milliards, ce qui devrait aider les Chinois à diminuer leur consommation polluante de charbon. À votre place, je m'inquiéterais bien plus de voir la dette des USA exploser avant de voir les Russes à bout de ressourcea énergétiquea.

      C'est vraiment gênant de vous lire M. Truffaut, vous qui mettez tant d'emphase à démoniser les russes comme pour excuser les exactions de l'armée ukrainienne qui fait aussi pire que les Israéliens à Gaza en tuant ses propres civils.

      Il y a un beau trou noir dans votre narration entre 1917+70=1987. Bien étrange que vous n'insistiez pas sur les millions de morts russes durant les années sous la férule de Staline à l'époque des communistes. Ah mais c'est vrai, c'était déjà des méchants communistes hein!

    • Michel Proulx - Inscrit 19 août 2014 00 h 16

      Pétrole et gaz? Que faites-vous de l'industrie spatiale qui dame le pion aux américains?

      D'un autre côté, si la Russie n'est pas une superpuissance (économique) alors pourquoi l'impérialisme US s'obstinet-il à vouloir encercler et contenir la Russie?

  • Denis Miron - Inscrit 18 août 2014 03 h 51

    Etes vous vraiment convaicu...

    ...de ce que vous écrivez?

  • Nicole Bernier - Inscrite 18 août 2014 06 h 06

    Quels sont les mots et les principes fondamentaux dans cette affirmation et qu'est-ce qui est tenu sous silence dans cette affirmation?:

    "un dirigeant russe ordonnait l’annexion de la Crimée et commandait de fait la traversée de la frontière. À la différence de la Moldavie et de la Géorgie, où un soutien avait été accordé aux prorusses sans greffe de territoires à la Russie, Poutine, on insiste, a amputé l’intégrité territoriale d’une nation souveraine, soit l’Ukraine évidemment."

    D'abord les
    "Ordonnait l'annexion...ce genre d'expression donne l'impression que cette décision est unilatérale de la part de Poutine, pourtant les dirigeants politiques de la Crimée ont clairement revendiqué cette alliance

    De plus, cela tient sous silence que ces annexions sont des menaces militaires importantes contre la Russie

    D'ailleurs
    "Le congrès américain a adopté en deux lectures la loi sur l'octroi à la Géorgie (ainsi qu'à l'Ukraine et à la Moldavie) du statut d'"allié des USA" sans impliquer son adhésion à l'Otan, écrit vendredi le quotidien Kommersant.
    Cette loi ouvre de larges opportunités à la coopération de Washington avec ces pays dans le secteur militaire. Tbilissi considère la décision des congressistes américains comme une compensation de l'incapacité de présenter à la Géorgie un plan d'action pour l'adhésion (MAP) en raison de l'opposition de certains Etats européens.
    La loi sur la "prévention d'agression" adoptée par le congrès à la première et à la seconde lecture admet l'octroi à certains pays postsoviétiques du statut d'"alliés militaires des USA" sans leur adhésion formelle à l'Otan. Elle établit une durée probatoire pendant laquelle la Géorgie, l'Ukraine et la Moldavie doivent procéder à une réforme dans la défense et se préparer à une coopération plus étroite avec les USA dans le secteur militaro-technique(...), y compris la sécurité cybernétique". (MOSCOU, 18 juillet - RIA Novosti)

    De plus, l'article semble dire que la Russie n'a pas les mêmes pouvoirs d'envahir les autres pays selon ses règles alors que les Américains ont ce droit... Qu'est-ce qui donne ce droit aux Américains?

    • Rémi-Bernard St-Pierre - Abonné 18 août 2014 10 h 26

      Mme Bernier,

      Ce que vous citez est justement un horrible organe propagandiste du régime Poutine. Il suffit d'en faire quelques lectures pour se rendre compte des grossiers mensonges qui y sont véhiculés.

      S'il existe une crainte du cote Russe, soit dit en passant fortement légitime, n'est rien d'autre que ce projet débile de Bush, dont on entend plus parlé mais qui je crois, est toujours en vigueur, de bouclier anti-missiles etendu à tout l'OTAN, et pire, qui irait s'étendre à tous n OTAN élargie, aux frontières Russes.

      Ainsi la Crimée oui, où se trouve par accord passé et rompu aujourd'hui, une importante flotte de cet Empire d'Eurasie, pouvait difficilement être laissé a une Ukraine qui choisi l'Occident. La Crimée serait-elle demeurée dans l'Ukraine Après un véritable scrutin démocratique? Les probabilités sont effectivement faibles. Ceci n'empêche en rien qu'on ai en aucun cas laissé la chance a la démocratie dans parler, et que l'annexion est forcée. Pour preuve, les sanctions sont aujourd'hui de 5 ans de prison pour qui s'oppose publiquement au nouveau statut de la Crimée.

    • Michel Proulx - Inscrit 18 août 2014 23 h 59

      @M. St-Pierre

      Et les organes de presse occidentaux sont blancs comme neige?
      Qui retrouve-t-on derrière les agences Reuters, Associated Press, Agence France-Presse ou encore Bloomberg?? Hélas, au niveau local QMI?

      Rares sont les journaux occidentaux idéologiquement indépendants.

  • Guy Vanier - Inscrit 18 août 2014 07 h 29

    Danger extrêmes .....

    de voir l'histoire se répéter.
    Se souvenir que Poutine est resté au pouvoir illégalement en contournant la constitution pour plus que deux termes de suite. C'est maintenant sont troisième......
    Il n'a aucune concience, la fin justifie les moyens!

    • Patrick Lépine - Inscrit 18 août 2014 09 h 46

      Au moins eux ils en ont une constitution n'est-ce pas?

      Ici les fédéralistes disent que c'est la constitution de 1867 qui s'applique au Québec, ça voudrait donc dire que nous sommes dans un pays qui pratique l'apartheid!

      Elle est bonne n'est-ce pas!?

      Et ce sont ces habitants qui dénoncent le contournement des lois?!?

      Décidément les nouvelles me font sourire.

    • Gilles Théberge - Abonné 18 août 2014 13 h 00

      De plus, monsieur Lépine, la Constitution que ce soit celle de 1867 ou celle de 1982 nous ont été imposées de la manière la plus antidémocratique qui soit.

      Je ne pense pas que le Canada ait des leçons de démocratie à donner à qui que ce soit.

    • Guy Vanier - Inscrit 18 août 2014 20 h 51

      Je suis d'accord avec vous messieurs!

    • Michel Proulx - Inscrit 19 août 2014 00 h 19

      Mais le problème messieurs, c'est que ça n'a pas de rapport avec le sujet!

  • Hélène Paulette - Abonnée 18 août 2014 09 h 28

    Analyse tronquée...

    puisque vous ne parlez pas de l'influence du National Endowment for Democraty qui est très actif en ex-Union Soviétique et dont les motivations sont aux antipodes du pacifisme....

    • Nicole Bernier - Inscrite 18 août 2014 16 h 52

      Comme si nous n'avions pas, en Occident, des intellectuels qui articulent des positions qui sont aux antipodes du pacifisme, comme si nous n'avions pas de groupes extrémistes au Canada ou aux États-Unis... et je me demande bien comment les étrangers peuvent décrire les décisions d'Harper sur l'environnement, par exemple, ou celles d'Obama actuellement, avec ses équipes Delta...

      il me semble que personne ne peut donner des leçons de démocratie et de respect de l'altérité à des gouvernements et à des peuples qui, majoritairement, ne veulent pas reproduire l'image de l'Occident, son mode de vie ou ses priorités ou ses valeurs ou ses systèmes de croyances...