Inviter l’Américain?

À contrecoeur, Barack Obama est devenu le quatrième chef de l’exécutif américain consécutif à ordonner un recours aux armes en sol irakien. Lorsqu’on s’attarde à l’emboîtement des épisodes sanglants, dont le sort réservé aux chrétiens, qui ont rythmé la vie politique de la région, on retient qu’Obama a été… invité à faire ce qu’il a fait ! Indirectement, il va sans dire, mais invité quand même.

En quelques jours et seulement quelques jours, les assauts menés par les militants sunnites de l’Émirat islamique (EI) ont mis en lumière combien ces derniers étaient bien armés, bien préparés et très déterminés. À preuve, en peu de temps ils se sont emparés de Mossoul, des plus grands centres chrétiens, du plus grand barrage d’Irak, d’un poste frontière très important pour les Kurdes. Ils ont mis également en relief les faiblesses militaires des peshmergas, qui se sont repliés loin dans leurs terres kurdes. Quoi d’autre ? Parce qu’ils sont des fous de Dieu, des fanatiques, des contradictions de l’humanité, ils se sont employés à massacrer les chrétiens ainsi que les yézidis, qui forment une minorité religieuse parmi les plus anciennes au monde.

 

Dans le déroulement des actes posés par les uns et les autres au cours des dernières semaines, on constate une absence des plus troublantes : le premier ministre Nouri al-Maliki a fait le service minimum. Il ne s’est pas porté à la défense des minorités religieuses évoquées. Il n’a pas observé le cahier des charges afférent à une entente signée avec les responsables kurdes. Il n’a pas fait ceci, il n’a pas fait cela, parce qu’il n’en avait presque plus les moyens, ni l’envie. Là, nous abordons un aspect si « compliqué complexe » du dossier que le mystère des trous noirs chers aux astrophysiciens s’avère en comparaison une charade. Allons-y.

 

Avant toute chose, il faut souligner que Maliki est bien conscient que la très grande majorité des Irakiens, tous Arabes, détestent les Iraniens, tous Perses. Il est conscient que, depuis le départ des soldats américains en 2011, les pétromonarchies du golfe Persique fournissent des armes, des hommes et de l’argent aux sunnites de l’Irak et de la Syrie. Pour celles-ci, la perspective d’un régime irakien soutenu par l’Iran et d’un régime syrien soutenu également par l’Iran est synonyme de fin du monde. À ce propos, on se rappellera que la somme des violences interethniques constatées en 2012, soit après le départ du contingent américain, a été la plus élevée depuis 2006, au plus fort de la guerre civile. En 2013 ? La somme en question a enregistré une augmentation de 100 % par rapport à 2012 !

 

Maliki est également, voire surtout, conscient que, l’Iran et la Turquie ne disposant pas des moyens de leurs ambitions, il peut jouer certaines cartes à son avantage. La Turquie ? Entre la guerre civile qui ravage la Syrie, le million de réfugiés qu’elle a produits ainsi que la contestation dont il est le sujet chez lui, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a les mains liées. L’Iran ? Les sanctions économiques décidées aux États-Unis ont affaibli passablement le régime des ayatollahs. À cela il faut ajouter ceci : le soutien apporté au régime de Bachar al-Assad en Syrie épuise de plus en plus les énergies de la nation en plus d’alimenter les luttes internes au sein de la classe dirigeante. Quoi d’autre ? Au cours des deux dernières années, l’opinion des ayatollahs sur Maliki a changé du tout au tout. Ils ont la certitude que celui-ci caresse désormais l’ambition de faire de l’Irak un pays fort, un pays puissant. D’autant que, depuis un an, l’Irak est devenu le deuxième exportateur de pétrole de l’OPEP.

 

Tous ces facteurs considérés, toutes ces variables mélangées, on peut avancer que Maliki a fait et fait toujours le pari que, s’il parvient à faire la preuve qu’il a le soutien de Washington, même par défaut, il réussira à se maintenir en place. À la condition expresse que la Maison-Blanche s’implique davantage dans la lutte contre l’EI. Il est de notoriété publique que Maliki voudrait qu’Obama observe enfin l’accord signé en 2008, alors que George Bush était encore à la Maison-Blanche, qui s’intitule Strategic Framework Agreement (SFA). Il prévoyait une aide accrue.

 

La conclusion est un proverbe libanais : « Si tu penses avoir compris le conflit du Proche-Orient, c’est qu’on te l’a mal expliqué. »

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8 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 9 août 2014 05 h 20

    "D’autant que, depuis un an, l’Irak est devenu le deuxième exportateur de pétrole de l’OPEP"

    N'était-ce pas le but de la famille Bush, l'accès au pétrole, ce que Hussain refusait de faire?

    Merci M. Truffault,
    d'enfin, prendre en compte que la tension Perse/Arabe est une dimension fondamentale de la problématique, une tension qui ressemble à la tension historique Anglais/Français au Canada et en Europe dans la communauté européenne: des siècles et des siècles de manière de faire qui diffèrent et tellement profondément enracinés que les gens sont incapables de formuler réellement ce qui les distingue tant de l'autre communauté...

    Comme on sait, même au Canada, ces tensions Anglais/Français, sont beaucoup plus profondes que le fait des conflits religieux, bien que nous savons tous que nos traditions religieuses ont colorés nos choix politiques....par exemple, l'importance de la Palestine pour les Québécois ou notre conception de l'armée ou de la guerre ou de la colonisation; il est possible de retracer des différences importantes ancrées dans les traditions loyalistes britanniques et l'attachement des québécois à leur mère patrie. Donc, il est facile d'imaginer comment notre situation deviendrait plus tendue si des étrangers (des grandes compagnies internationales ou des gouvernements puissants viendraient financer nos plus extrémistes anglais ou français pour s'attaquer, par la force, aux institutions de l'autre. Il ne faut pas imaginer que nos traditions démocratiques sauraient nous protéger d'une guerre civile, situation qui rendrait nos gouvernements totalement dépendants de nos voisins au niveau économique (Les États-Unis ou la Russie ou les Européens ou la Chine)..... Nous avons juste à poursuivre la métaphore en évaluant la situation de nos partis politiques face aux prochaines élections et les difficultés actuelles de laisser leurs membres libres de s'exprimer.

    À cela, il faut ajouter les traditions politiques et le contenu des discours autorisés dans la formation universitaire et des médias en relation avec ces différentes dimensions.

  • michel lebel - Inscrit 9 août 2014 09 h 27

    Espérer malgré tout!

    Votre "conclusion libanaise" me paraît des plus pertinente! Mais que de souffrances dont on ne voit pas la fin en ce Moyen-Orient! Il faut garder espoir malgré tout!

    Michel Lebel

  • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 9 août 2014 13 h 20

    Le Pompier-Pyromane, Tome 2

    Tout comme son prédécésseur impérial britannique, l'empire états-unien s'invente toujours les prétextes nécessaires à son retour. Les Anglais se sont toujours assurés de laisser une plaie béante lorsqu'ils étaient expulsés d'une ancienne colonie. Amertume et stratégie vont de pair dans ce processus des plus cyniques. Quand on trace les lignes de démarcation entre l'Inde et le Pakistan, on s'assure d'y laisser une certaine ambiguïté - à savoir le Kashmir - afin que les deux jeunes nations s'entre-tuent et permettent un retour permanent de l'Empire en tant que "pacificateur".

    Ce fut presque toujours le cas avec ces deux protagonistes, et c'est dans cette optique qu'il faut interpréter les événements actuels en Irak. Je vous rappelle qu'il n'y avait pas de guerre civile là-bas avant l'arrivée des 'ricains. Ni en Lybie, qui est maintenant en proie à l'anarchie totale et qui est vidée des 2/3 de sa population. Abou Bakr Al-Baghdadi est un ex-détenu de Guantanamo, qui a été renvoyé là-bas pour semer le chaos, empêcher une mainmise des Chiites sur l'appareil d'état, et permettre un retour du "libérateur" états-unien. La plupart de ses soldats sont des rescapés syriens qui, malgré l'armement U.S., ont souffert une défaite là-bas. Oblabla renvoit ses soldats au levant après leur en avoir offert le prétexte.

    Nous en sommes donc à la deuxième tome de l'épopée du pompier-pyromane.

  • Umm Ayoub - Inscrite 9 août 2014 19 h 06

    Réalignement

    Je pense que nous assistons présentement à un réalignement des forces au Moyen-Orient. Les succès du printemps arabe ainsi que les victoires des jihadistes ont rebrassé les cartes.

    Les Frères musulmans et le Hamas, après avoir remporté des victoire démocratiques, en Palestine et en Égypte, sont dans la mire des dictatures laïques de la Syrie, de l'Égypte, et des monarchiques absolutistes du Golfe qui s'accrochent à leur pouvoir.

    Ceci explique pourquoi ils soutiennent le coup d'état en Égypte, sont réticent à soutenir les rebelles syriens, (qui incluent de nombreux Frères musulmans), et ne réagissent pas devant les assauts d'Israël, en espérant que la population de Gaza se révoltera contre eux, comme l'ont fait les Égyptiens.

    L'arrivée soudaine de EI en Irak brasse également passablement les cartes. S'ils s'étaient contenté de former un État islamique, cela n'aurait posé que peu de répercusion, mais ils menacent directement tous les pays musulmans avec leur idée de Califat. Ils ont l'ambition hégémonique de gouverner l'ensemble du monde islamique. Étant sunnites, et luttant contre les chiites, ils plaisent aux pays du Golfe, mais puisqu'ils menacent également leur souveraineté, ils ne peuvent pas être encourragés outre mesure. Encore une fois, ces pays se contentent de regarder, et de ne pas intervenir, sinon du bout des lèvres, espérant que d'autres se chargeront de les renverser, ou de les contenir.

    Les États-Unis, pour leur part, voient leurs intérêts directement menacés pas les Jihadistes, qui sont en train de prendre le contrôles de la deuxième plus importante resource de pétrole du monde (L'Irak), sans oublier les jihadistes de la Libye, qui sont gagnent chaque jour du terrain.

    Devant la tiédeur des monarchies sunnites, ils se tournent vers l'Iran, qui étaient leur ennemi juré il n'y a pas si longtemps...

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 10 août 2014 17 h 06

      Bonsoir Suzanne,

      C'est avec plaisir que je vous lis, comme d'habitude. Je partage (adopte) votre lecture des événements dans cette région jusqu'à ce dernier point; soit la menace que posent réellement les jihadistes aux intérêts vitaux des états-uniens.

      Avez-vous connaissance d'une instance où ils s'en sont pris directement à des soldats ou une base états-uniens (pourtant nombreux et nombreuses dans certaines contrées conquises par l'Émirat Islamique)?

      Je peine à croire que l'état major U.S. soit assez naïf pour ne pas anticiper le déplacement vers l'Irak et la Lybie des armes qu'ils ont fournies à outrance (avec le Royaume-Uni) pour combattre l'état Syrien, au cours des deux dernières années.

      Il me semble qu'à chaque fois qu'un endroit intéresse l'Empire, une rébellion y apparaît comme par magie... (revoir les cibles déterminées au Camp David, début 2001 - avant les super-attentats du 11 sept.)!

      Cordialement

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 11 août 2014 12 h 56

      "Avez-vous connaissance d'une instance où ils s'en sont pris directement à des soldats ou une base états-uniens (pourtant nombreux et nombreuses dans certaines contrées conquises par l'Émirat Islamique)"

      M.Matignon.. Vous semblez oublier les évênements du 9/11 qui ont traumatisé la psyché des américains...Je ne pense pas que les intérêts pétroliers soient les seuls facteurs d'intervention des américains..

      ISI n'est qu'une branche de Al Quaéda avec un nouveau "branding" et plusieurs autres groupes islamistes jihadistes leur sont affiliés...Je ne pense pas que ces groupes limitent leurs visions politiques jihadistes au monde arabo-musulman du Proche-Orient.

      Il y a une infiltration progressive de l'Afrique centrale et du Nord..Et leurs plans à long terme seraient planétaire...

  • Umm Ayoub - Inscrite 10 août 2014 22 h 48

    Pas de vision à long terme

    Je ne crois pas que les États-Unis aient prévus ce qui se passe présentement, bien que cela soit parfaitement possible, et que beaucoup de gens (comme vous) le croient.

    Je pense plutôt que les États-Unis n'avaient pas prévus ce qui se passe et qu'ils sont complètement dépassés par les évènements.

    Ils n'ont pas de vision à long terme. Ils ne font que poursuivre leurs propres intérêts. Ils n'ont pas d'alliés stables. Leurs alliés sont ceux qui vont momentanément dans le sens de leurs intérêts.

    Rappelez-vous que ce sont les États-Unis qui ont appuyés et financés Al-Quaïda pour lutter contre le Russie. Ceux-ci se sont ensuite retournés contre eux.