Pays sans État

Trois ans après l’amorce d’un soulèvement géographiquement si étendu qu’il fut baptisé Printemps arabe, trois ans après le renversement du sanguinaire Mouammar Kadhafi et les espérances démocratiques que cet événement permettait d’envisager en Libye, voilà que ce pays s’avère le territoire, le royaume des chaos et non du chaos. À tel point, que toute tentative d’explication rationnelle relève de la mission quasi impossible.

 

Dans les jours qui ont suivi la mise à mort de Kadhafi, la Libye s’est distinguée par l’émergence d’un nombre de milices proportionnellement plus imposant qu’ailleurs dans le monde arabe. Cette promiscuité de brigades découle tout d’abord du morcellement ethnique : des Arabes qui côtoient des Berbères qui sont voisins des membres des tribus africaines des Haoussas et des Toubous. Elle découle également de la réalité suivante : Kadhafi avait conjugué son arsenal militaire avec colossal. On précisera même que les armes dites légères dominaient le nombre de chars ou d’hélicoptères.

 

À ces distinctions ethniques et militaires, on ajoutera la singularité politique. La Libye de Kadhafi se caractérisait par des pays voisins, Égypte et Tunisie, ou lointains, on pense à la Syrie, par un pouvoir personnel plus aiguisé, plus marqué qu’ailleurs. Plus exactement, dans les pays nommés, il y avait tout de même une ou des institutions d’État qui fonctionnaient. En Libye, ce n’était pas et ce n’est toujours pas le cas. À telle enseigne que l’appareil d’État, hormis l’appareil répressif, était pour ainsi dire le produit de la personnalité fantasque ou imprévisible de Kadhafi. Il était pratiquement inexistant.

 

Cette absence foncièrement organisée a eu pour conséquence un morcellement des intérêts concurrents. Dit autrement, l’atomisation des ambitions politiques et économiques — la Libye est extrêmement riche — s’est traduite par une addition de milices religieuses ou politiques ou mafieuses qui s’affrontent aux quatre coins. Bref, la Libye est un pays, pour l’instant, sans État, puisqu’au fond, Kadhafi était le seul dictateur de cette région du monde qui aurait pu clamer : « l’État, c’est moi. »

 

Cela rappelé, rien n’illustre mieux l’essor des violences, et le fanatisme qu’il induit, que l’irresponsabilité foncière des milices qui s’affrontent à Tripoli. Ces dernières n’ont rien trouvé de mieux que de mettre le feu ces jours-ci à un parc d’hydrocarbures totalisant notamment 90 millions de litres de pétrole. On insiste : 90 millions !

 

Le cas libyen a ceci de tragique que sa lecture reste quasi impossible. Il ne faudrait d’ailleurs pas s’étonner qu’un fractionnement du pays s’ensuive.

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